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Edito

Les écoles d'art territoriales en pleine mutation. (23/09/2009)

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Les écoles supérieures d'art  forment des artistes et des créateurs dans tous les domaines des arts plastiques. Elles sont nationales  pour une dizaine d'entre elles (financés par l'Etat) et territoriales pour les autres (presque une cinquantaine, financées principalement par les villes ou agglomérations). Elles dispensent un enseignement qui conduit aux mêmes diplômes : le DNAP au bout de trois ans, et le DNSEP au terme de cinq années d'étude.

Il s'agissait jusqu'alors « d'enseignement spécialisé », bien qu'elles dispensent, de fait, un enseignement supérieur. Dans le cadre d'une harmonisation européenne des enseignements (suite à la déclaration de Bologne de 1999) et de la réforme de l'enseignement supérieur en arts plastiques, le décret du 8 avril 2002 a inscrit la reconnaissance des diplômes nationaux à bac + 5 au grade de Master. Les écoles d'art pourront donc, comme les Universités, voir leurs formations conduire à ces diplômes européens (c'est d'ores et déjà le cas pour le Master, cela le deviendra pour la licence et le doctorat), mais à condition que parallèlement elles acquièrent d'ici 2010 (date butoir) :

- une autonomie juridique complémentaire de l'autonomie pédagogique (le statut d l'EPCC, créé notamment dans cette intention, est mis en avant, les DRAC étant mandatées pour accompagner les collectivités dans cette démarche) ; il est fait également référence à la recherche de nouveaux financements, notamment privés...

- une taille critique (au moins 250 étudiants) et un rayonnement à l'échelle de la région (des regroupements d'établissements à l'échelle régionale autour d'un projet d'établissement sont donc encouragés par le Ministère) ;

- un adossement à la recherche qui soit inscrit au c½ur du projet d'école (avec des projets de collaboration impliquant des universités ou des programmes de recherche).


Cette réforme peut avoir des effets positifs. Ces formations professionnalisantes (tous ne deviennent pas artistes, mais ils trouvent le plus souvent un débouché dans leur domaine de compétence) vont permettre à des étudiants d'accéder à une formation supérieure, là où ce serait impossible dans le cadre des cursus traditionnels de l'université. La validation de diplômes européens facilitera par ailleurs les possibilités de circulation à l'échelle européenne. Enfin le rôle du directeur de l'école, en tant que directeur de l'EPCC, sera modifié, puisque c'est lui et non plus le Préfet de région qui deviendra responsable de la délivrance du diplôme.

Mais cette réforme, qui consiste à enjoindre les écoles d'art à se conformer au modèle universitaire européen sous peine de disparaître comme établissements d'enseignement supérieur, ne fait pas l'unanimité, tant chez les directeurs que chez les enseignants.

Tout d'abord elle se réalise dans le contexte actuelle de la RGPP, qui se traduit par des restrictions budgétaires ne permettant pas au Ministère de la Culture d'augmenter significativement ses contributions pour accompagner les collectivités. Rappelons que celles-ci financent en moyenne ces nouvelles « universités » à 85% voire plus. Difficile dans ces conditions de réussir facilement une telle réforme...

Par ailleurs les écoles d'art  participent à l'irrigation culturelle du territoire et se sont développées comme des pôles de la vie artistique locale en contribuant au rayonnement des arts plastiques dans la cité par des pratiques pour les amateurs : ateliers du soir ouverts à tous, expositions, résidences d'artistes propices aux échanges avec les étudiants, etc. Or la politique de regroupement envisagée a déjà menacé certaines d'entre elles de disparition (Cherbourg et Rueil-Malmaison par exemple, qui semblent toutefois reparties aujourd'hui sur de nouveaux projets), au profit d'établissements multi-sites (serait alors rompu le lien direct à la collectivité, ce qui peut la déresponsabiliser). Il n'est pas exclu non plus que certaines collectivités fassent le choix d'en revenir à une école non diplômante...

Au-delà même de la question de l'existence des écoles, il y a celle de leur essence, c'est-à-dire   la pédagogie de l'enseignement de l'art. « Dans une école d'art, indique Michel Métayer qui dirige celle de Toulouse, on enseigne la création par la création : on travaille avec la matière, on essaye de penser avec la matière, de faire penser cette matière. On n' y contrôle pas un savoir. On accompagne l'étudiant dans un projet artistique personnel jusqu'à sa réalisation » (Charlie-hebdo, 11.02.2009). Or l'AERES (l'agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur) a conditionné la possibilité d'attribution du diplôme de Master aux titulaires du DNSEP à une normalisation (progressivité des enseignements, niveau de qualification des enseignants, évaluations intégrant des modalités de contrôle et de rattrapage) qui, pour nombre d'enseignants, ne prend pas en compte qu'il s'agit d'art et d'enseignement de l'art. « On ne peut fractionner ainsi les disciplines et les pratiques, cloisonner théorie et pratique, avancer par paliers bien définis ou par rattrapage semestriel », précise Jacques Sauvageot, directeur de l'école de Rennes et président de l'Association nationale des directeurs supérieures d'art (cf. paris-art.com).

Enfin, la réévaluation du statut des enseignants. Ceux des écoles territoriales dépendent de la filière culturelle de la fonction publique territoriale, avec une carrière moins intéressante que celle de leurs collègues des écoles nationales (personnel d'Etat), qui depuis 2002 disposent de conditions de carrière et de service conformes aux principes de l'enseignement supérieur. Mais des négociations et des accords ont eu lieu dernièrement et l'on va entrer dans la phase d'application.

La réputation à l'étranger des écoles d'art françaises vient précisément du fait qu'elles sont des « lieux à part », des laboratoires qui les distinguent fortement des enseignements d'histoire de l'art en faculté, en raison de l'exigence singulière qu'elles portent d'un « entremêlement intime et fécond de la pratique et de la théorie » (cf. pétition « faire ou défaire l'école ?), et de leur offre d'une formation  axée sur la construction d'un projet personnel et l'élaboration de méthodes propres à ce projet.

L'enjeu consiste donc à construire une politique nationale de l'enseignement de l'art dans le cadre d'une vision européenne des formations supérieures, mais sans uniformatisation, en respectant au mieux les spécificités des pratiques pédagogiques propres à ce qu'est l'art et sa transmission...

François Deschamps

Lire aussi , dans la revue l'Observatoire n°35 de juillet 2009 (p. 20) l'entretien de Jean-Pascal Quilès avec Eliane Baracetti (Adjointe au Maire, Ville de Gerenoble), Cécile Marie, présidente de la CNEEA, Robi Rhebergen, DAC de la Communauté d'agglo de Clermont et jacques Sauvageot, de l'ANDEA : "La réforme des écoles supérieures d'art : Vers un nouveau partenariat pour les collectivités territoriales ?"

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Extrait de Lettre d'information du réseau culture - N° 223 (23/09/2009)
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