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Lettre d'information du réseau culture

Edito

SPECIAL / ACTION CULTURELLE DE LA FRANCE A L'ETRANGER. (24/12/2008)

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Le réseau culturel de la France à l'étranger en question

Photo : Le Centre culturel français de Pékin.

Venant peu après la controverse sur la mort supposée de la culture française suscitée par le journaliste Don Morrison du Time Magazine, le sénateur UMP Adrien Gouteyron, dans un Rapport de la mission « Action extérieure de l'Etat » sur la politique de « rayonnement culturel » (publié le 30 juin 2008), établit le constat d'une diplomatie culturelle en crise.

Dans ce Rapport, il souhaite une meilleure utilisation des 375 M€ consacré aux centres culturels à l'étranger (dont 141,6 M€ dans les pays de l'Union européenne et de l'OCDE), qui eux-mêmes génèrent des ressources propres. Ce réseau emploie plus de 2000 personnes et représente 144 institutions (29 d'entre eux ont déjà été supprimés depuis 1996...). Rappelons que les centres culturels français à l'étranger ont de vastes objectifs : la langue, la pensée, le rayonnement de la culture française. Ils proposent des cours de français et présentent des spectacles et des expositions, en accueillant des artistes francophones mais également des artistes locaux dont ils favorisent l'émergence.


M. Gouteyron regrette « une mauvaise évaluation de la valeur ajoutée de ce réseau, dans un contexte où la culture française enregistre à l'étranger des résultats nuancés ».Faute d'indicateurs, face à l'internationalisation croissante des institutions muséales françaises, des universités et des industries culturelles, « le réseau à l'étranger apparaît moins comme acteur que comme spectateur. ».

Le sénateur de Haute-Loire avance en conséquence trois propositions :

- retrouver un pilote, et rompre ainsi avec ce qui avait été décidé du temps de Malraux (« au ministère de la culture, la culture en France ; au ministère des affaires étrangères le monopole de la culture à l'étranger »). Le Rapporteur estime que le ministère de la culture devrait s'engager fortement dans la définition d'une nouvelle stratégie de rayonnement international ; et la décliner dans les contrats de performance qu'il signe avec les institutions culturelles, en s'appuyant davantage sur CulturesFrance.

- revoir le modèle du « centre culturel » à l'étranger, qui n'apparaît plus convaincant, notamment en Europe et dans les pays de l'OCDE. Sauf en Afrique, ils n'auraient plus la masse critique face aux institutions culturelles locales et rayonneraient peu en-dehors du premier cercle des « amoureux de la France ». Il faudrait donc concevoir les programmations culturelles systématiquement « hors les murs » et transférer les budgets dans des partenariats montés par les institutions des pays d'accueil, en relation avec nos artistes en France. C'est dans ses lieux culturels habituels que le public étranger doit trouver les artistes et les intellectuels français. Le « conseiller culturel » conserve toute son utilité pour accompagner l'internationalisation de nos institutions culturelles : moins de centres culturels peut-être, mais plus de présence culturelle.

- modifier le rôle des conseillers culturels pour qu'ils redeviennent le pivot des échanges culturels, dans un rôle de mise en relation de nos industries culturelles avec celles des pays étrangers, au service des créateurs français à l'international.

Si l'on comprend bien, les centres culturels français à l'étranger représenteraient un modèle dépassé (hormis en Afrique). En Europe et dans les pays développés, ce ne seraient que des « vitrines » parfois datées, dont les salles (d'exposition et de spectacles) ne sont pas toujours à la hauteur. Inutile donc de s'enfermer dans un lieu, même prestigieux, dont la gestion occupe un temps inutile, il suffirait aux conseillers culturels de jouer les intermédiaires entre les artistes et les théâtres, galeries et librairies de ces pays, en assurant le suivi des coproductions, et « en nouant des partenariats pour compenser la baisse des moyens » (cf. l'interview d'Adrien Gouteyron sur Expatries.Senat.fr). Quant aux centres culturels existants, ils n'ont plus qu'à se recentrer sur les cours de langues, « à condition qu'ils soient en mesure de s'autofinancer ». Le sénateur Louis Duvernois (UMP), auteur d'un rapport rédigé en décembre dernier pour la Commission des affaires culturelles, est plus radical, ne se disant pas choqué si l'on fermait 30 à 40% de ces centres...

Un certain nombre de centres culturels vont donc fermer. Mais l'argumentaire ne cache-t-il pas avant tout les restrictions budgétaires d'ores et déjà annoncées ? « Il y a entre 10 et 30% de restrictions budgétaires pour 2009 », indique au Monde Anne Gazeau-Secret, directrice générale de la coopération internationale et du développement (DGCID) au Quai d'Orsay.

Certes, la situation des centres culturels français à l'étranger est certainement nuancée. Il a manqué sans aucun doute au Ministère des affaires étrangères d'une politique d'évaluation dans le temps, tant au niveau du contrôle des objectifs (mais il s'agit d'un investissement de nature intellectuelle dont « la rentabilité » est différée) que du mode de fonctionnement.

Cela aurait permis de faire évoluer la situation à plusieurs niveaux : formation artistique et culturelle des personnels des centres culturels, mobilité de ces personnels, rapport entre frais fixes des centres et capacités artistiques, évolutions immobilières nécessaires pour répondre aux objectifs, etc.

Cela aurait permis aussi d'analyser la situation pays par pays. Le métier de conseiller culturel manque par ailleurs d'un vrai statut (incluant un mode de recrutement sur des compétences professionnelles et une formation continue), ainsi que d'une véritable reconnaissance auprès des personnels d'ambassade (cette question avait été pointée en 2001 dans un Rapport du sénateur PS Yves Dauge). Les réussites sont sans doute trop dépendantes aujourd'hui des configurations locales, voire de la capacité d'autonomie et de la personnalité de tel ou tel directeur de centre culturel.

Pourtant la France, rappelle Dominique Wolton (voir son interview par Odile Quérot dans le Nouvel Obs du 11 décembre) est le cœur historique de la francophonie, enjeu essentiel car celle-ci est le plus grand laboratoire de la diversité culturelle mondiale, avec l'Europe. Tout récemment encore, le 25 novembre, dans le cadre du vote du projet de loi de finance 2009, le Sénat a adopté un amendement de Philippe Marini (UMP) qui stipule des clauses de francophonie estimant que "s'il est parfaitement légitime d'accompagner l'adaptation de l'industrie musicale à son nouvel environnement, il l'est tout autant de veiller à ce que des avantages consentis sur les fonds publics contribuent à préserver et à valoriser l'expression française".

Il y a ainsi une vraie contradiction entre cette politique volontariste en matière de francophonie et cette orientation qui, sous couvert de modernisation, semble plutôt régressive. N'oublions pas enfin, comme le souligne le chanteur ivoirien Tiken Jah Fakoly, que « ce réseau culturel a découvert et aidé de nombreux artistes à faire carrière ».

Mais est-ce vraiment la préoccupation du moment pour le Ministère des affaires étrangères ?

François Deschamps

A lire :
- Un texte de Bernard Faivre d'Arcier, « Comment sauver les centres culturels français à l'étranger « , dans Télérama du 18 juillet 2008 ;
- Un article de Thierry Leclère, Démission diplomatique, publié dans "Télérama" le26 mars 2005;
- La Lettre d'information du réseau culturel français à l'étranger (sélection d'événements organisés par les établissements et les services culturels français à travers le monde) ;
- La présentation du réseau culturel français à l'étranger ;
- Le site de la Fondation de l'Alliance française ;
- Les médiathèques françaises dans l'Europe des 27 (BBF 2008 - Paris, t. 53, n° 1).

Lettre d'information du réseau culture
Extrait de Lettre d'information du réseau culture - N° 188 (24/12/2008)
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