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Qui a peur du Web ? Mythes et fantasmes médiatiques autour d'internet. (20/12/2008)

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L'actualité récente nous démontre une fois de plus qu'un média aussi banalisé qu'Internet suscite encore des réactions de défiance parfois disproportionnées et des procès en sorcellerie à la limite du surréaliste. Pire, sur la base d'une vision du Web aussi cauchemardesque que nauséabonde, et de surcroît extrêmement réductrice, les discours alarmistes au relents de censure se multiplient ces dernières semaines dans les médias et dans une partie de la classe politique.


Je ne reviendrai pas sur les velléités de filtrage de Nadine Morano ; je les ai brièvement évoquées ici. Mais restons sur le plan politique et intéressons-nous au député Frédéric Lefebvre et à l'amendement qu'il a déposé dans le cadre du vote de la loi sur la réforme de l'audiovisuel public (amendement finalement rejeté). Si l'idée d'un contrôle des contenus d'Internet par le CSA et d'une taxation des sites de partage de vidéos pour financer la création audiovisuelle peut déjà sembler saugrenue (quoi de plus facile que de délocaliser des serveurs pour échapper à la taxe !), c'est avant tout l'image que le député véhicule d'Internet qui mérite qu'on s'y attarde. La lecture du procès verbal de la séance du 15 décembre dernier à l'Assemblée nationale est sur ce point assez édifiante. Lors de son intervention, Frédéric Lefebvre dépeint en effet le Web comme un dangereux repaire de pédophiles, mafieux, truands, proxénètes et terroristes en tous genres. "L'absence de régulation du Net provoque chaque jour des victimes ! Combien faudra-t-il de jeunes filles violées pour que les autorités réagissent ? Combien faudra-t-il de morts suite à l'absorption de faux médicaments ? Combien faudra-t-il d'adolescents manipulés ? Combien faudra-t-il de bombes artisanales explosant aux quatre coins du monde ? Combien faudra-t-il de créateurs ruinés par le pillage de leurs œuvres ?", s'interroge-t-il. Avant de proposer "que se réunisse un G20 du Net qui décide de réguler ce mode de communication moderne envahi par toutes les mafias du monde", et ensuite d'enfoncer davantage le clou : "La mafia s'est toujours développée là ou l'État était absent ; de même, les trafiquants d'armes, de médicaments ou d'objets volés et les proxénètes ont trouvé refuge sur Internet, et les psychopathes, les violeurs, les racistes et les voleurs y ont fait leur nid". En trois mots : tremblez, braves gens !

Sa diatribe pourrait prêter à rire s'il ne se présentait pas comme un grand connaisseur du Net et surtout si l'image désastreuse qu'il en présente n'était pas celle également martelée à l'unisson par bon nombre de médias, notamment la télévision. Le Web y est en effet de plus en plus souvent traité de façon anxiogène, généralement dans le cadre de sujets se rapportant à des faits divers plus ou moins sordides : fusillade en Finlande, incitation au suicide, voire suicide en direct. A chaque fois, Internet est l'accusé n° 1, seul responsable de tous les excès qu'il héberge. Dernière "victime" en date : Facebook, littéralement diabolisé dans reportage diffusé par Envoyé spécial sur France 2 au début du mois. Sa diffusion a suscité un nombre incroyable réactions, dénonçant non seulement le ton catastrophiste du reportage, mais aussi les nombreuses erreurs et imprécisions qu'il véhicule sur ce réseau social. Un projet de contre-reportage est même sur les rails pour contrebalancer le point de vue caricatural d'Envoyé spécial et tenter de sortir des clichés grossiers - aucun ne nous aura été épargné ! - mis en avant (jeunes écervelées en quête de plans drague et de substances psychotropes, couples en crise, licenciement pour cause de photos compromettantes). Au final, 32 minutes d'approximations, d'exagérations et de caricatures, qui témoignent soit d'une méconnaissance d'Internet et des réseaux sociaux, soit d'une volonté simplificatrice poussée à l'extrême, soit enfin d'une quête de sensationnalisme destinée à faire trembler les ménagères de moins de 50 ans dans leurs chaumières. A moins qu'il ne s'agisse d'un subtil mélange des trois, recette désormais classique dans les médias ayant la peur comme fonds de commerce et un audimat en forme de trouillomètre...

Pour aller plus loin :

- "La Cnil met en garde contre le « traçage » sur Facebook", Nouvelobs.com, 19/12/2008.
- "France 2 a peur de Facebook", Vendredi, 19/12/2008.
- "La gestion de l'identité numérique commence au berceau", Eric Dupin, Presse Citron, 19/12/2008.
- "Les vidéos qui terrorisent Frédéric Lefebvre", André Gunthert, Actualités de la recherche en histoire visuelle, 18/12/2008.
- "Frédéric Lefebvre: « violeurs, drogués, prostitués: bienvenue chez les Internautes ! »", Sylvain Lapoix, Marianne2, 16/12/2008.
- "Le web : jugé coupable", Alexis Mons, Groupe Reflect, 16/12/2008.
- "Pourquoi la télé diabolise Facebook", André Gunthert, Actualités de la recherche en histoire visuelle, 15/12/2008.
- "Envoyé spécial n'a pas que des amis sur Facebook", Sophie Lherm, Télérama.fr, 14/12/2008.
- "Envoyé spécial sur Facebook - 1ère partie - Lecture critique", Fabrice Epelboin, ReadWriteWeb France, 08/12/2008.
- "Envoyé Spécial sur Facebook - 2eme partie - Appel à contribution pour un contre reportage", Fabrice Epelboin, ReadWriteWeb France, 08/12/2008.
- "Facebook : un danger public ?", Aref Jdey, Demain la veille, 05/12/2008.
- "Comprendre Facebook et l'Internet social", dossier coordonné par Jean-Baptiste Soufron, non-fiction.fr, 04/07/2008.

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Extrait de Lettre d'information du réseau documentation - N° 187 (22/12/2008)
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