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Protections civiles et protections sociales

Article du numéro 467 - 01 juillet 2013

Idées

" Aujourd'hui, être protégé c'est aussi être menacé. "
" Faire face aux insécurités, c'est combattre, à parité, l'insécurité civile et
l'insécurité sociale. "
" La société salariale reste fortement différenciée, et pour tout dire fortement
inégalitaire. Mais elle est en même temps fortement protectrice. "

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Le sociologue Robert Castel (1933-2013) vient de disparaître. À titre d'hommage et d'ouverture : la recension d'un de ses plus vifs ouvrages, paru il y a dix ans. Dans ce court essai, l'auteur synthétise ses réflexions sur les systèmes de protection qui doivent permettre aux individus modernes de ne plus être dépendants, tout en assurant leur interdépendance.
Castel constate que la société salariale reste forment inégalitaire tout en étant fortement protectrice. Il emploie l'image de l'escalator : sur un escalier mécanique tout le monde s'élève, mais les places relatives demeurent les mêmes. Deux grands types de protections sont distingués.


État de droit et État social

Les protections civiles garantissent la sécurité des biens et des personnes. Les protections sociales ont vocation à « couvrir » des risques qualifiés de sociaux. Historiquement, les sociétés contemporaines sont assurément celles qui mêlent le plus de performances et d'attentes en matière de sécurité civile et de sécurité sociale. Les inquiétudes actuelles sont à resituer dans un contexte où les formes massives d'insécurité civile et sociale ont été largement jugulées. Leur progression, tant pour ce qui relève de leur traduction concrète que de leur place sur les agendas politiques et médiatiques, n'en reste pas moins préoccupante. Les individus recherchent la sécurité du quotidien et de l'existence auprès d'un État de droit qui est aussi un État social, « réducteur de risques sociaux ».
Celui-ci, sous les coups du chômage et de l'apparition d'une nouvelle génération de risques, vacille. Les protections sont percutées par l'individualisation des attentes et la « décollectivisation » des réponses publiques. Les décrochages vis-à-vis des protections collectives se développent à mesure de l'effritement, qui n'est pas effondrement, des régulations salariales collectives. De larges parties de la population sont maintenant, à bon ou à mauvais droit, convaincues d'être laissées pour compte et sur le bord du chemin. Des groupes particuliers, auparavant les vagabonds, aujourd'hui des jeunes d'origine immigrée dans des quartiers relégués, sont jugés particulièrement menaçants. Ils incarnent, au moins dans les représentations, un nouveau recoupement entre insécurité sociale et insécurité civile. Pour Castel, il y a ainsi, dans une certaine mesure, retour de la hantise des « classes dangereuses ».


De l'intégration à la réparation

Castel souligne, en s'en inquiétant, le passage d'un modèle de protection sociale à vocation d'intégration, à un modèle dont la vocation serait essentiellement la réparation. Le système français de protection sociale se transformerait progressivement en un modèle résiduel, à l'anglo-saxonne, ciblé sur les plus pauvres. Parallèlement notre auteur craint le glissement de l'État social vers un État sécuritaire. Au-delà de quelques réserves sur ses constats, on ne peut qu'être d'accord quand il affirme avec vigueur que sécurité civile et sécurité sociale ne sont pas « deux sphères étanches ».
On relèvera dans cet essai clair et érudit, à côté d'éléments de débats sur les objections libérales, quelques notes bien amenées (par exemple sur le risque alimentaire qui a longtemps été la famine, alors qu'il s'agit aujourd'hui, dans les pays nantis, du fait même de manger). Castel rappelle surtout, avec force, que l'homme contemporain est façonné par les protections étatiques, devenues aussi naturelles que pouvaient l'être autrefois les « protections rapprochées » de la famille ou de la communauté proche. Il y a là un fait, mais également des attentes qui s'inscrivent dans la dynamique historique des sociétés d'individus.