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Mécénat : plus aucune ombre au tableau

Article du numéro 451 - 15 octobre 2012

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Le mécénat culturel a changé de visage. Il touche désormais les initiatives artistiques et culturelles locales de toutes natures, tailles et quelle que soit leur notoriété. Les PME s'y investissent et occupent aujourd'hui la première place parmi les financeurs. Les acteurs de la culture ont tout à gagner à cette diversification des financements. C'est une nouvelle économie artistique et culturelle qui est en train de naître.

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Afin de qualifier ces démarches et ce phénomène nouveau, je propose d'employer le terme de «mécénat culturel territorial». Ce mécénat territorial prend plusieurs formes : financier, de compétence, en nature. Il s'inscrit aussi dorénavant dans des démarches de responsabilité sociétale, d'économie sociale et solidaire ou de développement durable et participe pleinement aux processus d'innovation artistique ou culturelle. Depuis 2003, les nouvelles dispositions sur le mécénat marquent (1), pour le monde de la culture, un changement de paradigme dans un environnement en profonde mutation. L'État n'est plus seul à décider de la répartition de l'impôt. Il permet au citoyen, d'une part, à l'entreprise, d'autre part, d'en affecter une partie à des activités artistiques ou culturelles par le biais du mécénat.


Les entreprises au c½ur du territoire

Le secteur culturel est attendu sur deux axes intimement liés : participer au développement territorial et permettre l'inclusion sociale des populations. Il s'agit d'abord de créer les conditions d'un territoire créatif, à partir de la mise en ½uvre de pratiques artistiques amateurs et professionnelles et de la production d'½uvres de tous genres et de tous secteurs : mode, édition, gastronomie, design, photo, audiovisuel, musique, danse, théâtre, écriture, arts visuels ou plastiques, archives, patrimoines... En outre, le sentiment identitaire et d'appartenance, développé à partir de pratiques d'équipements, ou d'événements fortement signifiants pour le territoire, doit permettre à la fois l'inclusion sociale et citoyenne et l'attractivité des flux touristiques locaux et/ou globaux. Certaines entreprises l'ont bien compris et considèrent que l'aide apportée à la culture bénéficie en premier lieu à l'ambiance qualitative du territoire et à son développement. Ce sont ainsi les entreprises organisées au travers de Mécènes du Sud qui sont venues chercher les responsables politiques pour Marseille 2013 ou encore la CCI de Bordeaux qui a souhaité que la ville soit candidate européenne... C'est pourquoi je parle maintenant de «politiques culturelles privées». L'emploi du terme peut paraître déplacé en France, tant la culture n'a été pensée et normée qu'à partir du modèle public comme ordre structurant.


«Politiques culturelles privées»

Pourtant, les démarches portées par des regroupements comme Mécènes du Sud ou des clubs d'entreprises constituent bien pour moi des politiques structurées d'intervention dans le domaine culturel. On peut étendre ce terme aux actions de certaines fondations ou entreprises, étant donné l'impact de leurs actions. Le mécénat musical de la Société Générale constitue ainsi une politique culturelle privée dont l'intervention se répercute jusque dans les quartiers. Je remarque d'ailleurs que la plupart de ces démarches sont encore dissociées de l'institution publique et qu'un travail de coordination ou de rapprochement serait intéressant. On ne peut pas, pour le moment parler de partenariat public-privé.
Cet investissement de la sphère privée dans le financement de la culture se vérifie concrètement : il représenterait 494 millions d'euros d'après la dernière enquête Admical (2) pour 2012, c'est-à-dire beaucoup plus, par exemple, que l'intervention en fonctionnement des régions dans le domaine culturel (388 millions) (3). C'est un apport aujourd'hui indispensable à l'écosystème culturel local. Cependant, nous manquons de données fiables sur le mécénat. Comme le souligne un récent rapport de la Cour des comptes sur la gestion budgétaire de l'État en 2011, le mécénat culturel ne fait l'objet d'aucune évaluation. Nous savons par ailleurs que beaucoup de mécènes ne souhaitent pas apparaître ou défiscaliser leurs dons, ce qui rend difficile l'appréhension des volumes réels.
Le mécénat culturel est en profonde mutation et échappe au secteur culturel, autrefois premier destinataire des dons. Il nous faut donc nous interroger sérieusement sur le sens et les valeurs que véhicule aujourd'hui la culture auprès des donateurs et de la société. Est-elle réellement, comme elle le prétend, le vecteur principal du développement humain ? Si c'est le cas, on peut se demander pourquoi le social est passé en première position avec 43% du budget global mécénat contre 26% pour la culture (4). La crise est certes une explication, mais si la culture joue un rôle de développement et d'inclusion sociale prépondérant, on peut légitimement penser que le message n'est pas complètement passé auprès des entreprises qui inscrivent pourtant majoritairement leur action (57%) (5) dans le cadre de la contribution à l'intérêt général. De ce point de vue, la recherche de ressources privées, qui est avant tout une démarche relationnelle et socialisante, peut aujourd'hui constituer une opportunité de renouveler profondément le sens des projets culturels territoriaux et la manière dont la culture est perçue par les donateurs.


Réconcilier l'art et l'économie

Le domaine culturel doit saisir l'opportunité du mécénat territorial pour démontrer l'intérêt de son action aux acteurs de l'économie locale. Par exemple, le rôle que l'art et la culture peuvent jouer dans le développement, l'intégration, la transformation sociale, l'épanouissement personnel et collectif, l'élargissement de l'accès aux savoirs, l'accroissement des initiatives innovantes, le renforcement des possibilités de partage, de coopération et de dialogue interculturel. Pour paraphraser Ivan Renar, il nous faut convaincre que la culture est devenue «une arme territoriale de construction massive». Pour les artistes comme pour les collectivités, la démarche mécénat permet de rentrer dans les logiques économiques. Comme le montre Xavier Greffe (6), l'artiste est devenu un «artiste-entreprise». Pierre-Michel Menger avait montré dans son Portrait de l'artiste en travailleur, qu'il était déjà son propre entrepreneur. Pour l'artiste, les logiques économiques sont donc de plus en plus intégrées et il doit assumer au quotidien la dualité artiste/entrepreneur, ce qui d'ailleurs est historiquement fort ancien. Pour ma part, je me sens en tant qu'artiste en totale adéquation avec cette analyse. Pourtant, en France, l'art et l'économie ne font pas bon ménage, du moins pour une partie des responsables politiques ou culturels. La logique marchande serait étrangère à la création. Sur le fond, c'est totalement vrai par rapport à l'acte créateur lui-même qui doit être produit hors de toute préméditation. Jean Dubuffet le disait très justement : «l'art est bien trop honoré : ce serait grand service lui rendre que de le laisser tranquille dans son coin et d'en parler le moins possible» (7). Autrement dit, toute manipulation de l'art ou de l'artiste, que ce soit par des politiques publiques ou privées, est toujours malvenue et il faut se méfier des jeux de pouvoirs et de langages qui s'organisent autour de l'artiste et du culturel.


On a tout à gagner à diversifier ses ressources

Pourtant, la réalité historique et quotidienne de la vie artistique montre aussi une autre logique à l'½uvre. Le secteur culturel est historiquement ancré dans l'économie et n'échappe pas aujourd'hui plus qu'hier à la financiarisation de l'économie capitaliste. De fait, la question de la diversification des ressources se pose de manière cruciale pour le milieu culturel et les collectivités, au moment où les financements publics refluent.
Le mécénat individuel reste une voie méconnue. On pense à tort que les particuliers ne souhaitent pas donner à la culture. On soutient également que le mécénat individuel est peu développé en France contrairement aux États-Unis. L'Association française des Fundraisers montre au contraire que les particuliers sont disposés à donner à la culture et estime que le mécénat individuel est chez nous prépondérant avec plus de 3 milliards d'euros au total contre seulement 2 milliards côté entreprises. Voici donc des croyances infondées qui tombent et qui nous ouvrent d'autres horizons. Michel Orier lorsqu'il était directeur de MC2 pratiquait le mécénat des individus pour constituer de nouveaux militants pour la culture et de nouveaux ambassadeurs pour le territoire. Ainsi, une relation nouvelle aux particuliers et aux entreprises constitue non seulement une quête de ressources financières, matérielles ou de compétences, mais surtout la possibilité de se constituer un nouveau public et d'ouvrir de nouvelles perspectives... Pour les collectivités, la démarche mécénat est aussi l'occasion d'accompagner l'innovation en matière de gestion et d'administration ou encore leur mutation structurelle dans un cadre économique. Rappelons ici que l'engagement fort et durable des collectivités publiques dans l'action culturelle constitue une caution indispensable à l'initiative des donateurs privés et qu'à l'inverse, le mécénat ne doit pas être perçu comme un recours à la défaillance publique.
Jacques Rigaud, ancien président de l'Admical (8), le rappelait souvent : le mécénat est d'autant plus présent que les collectivités publiques s'engagent. Il me faisait cette remarque en parlant de l'époque Lang où le mécénat a grimpé en flèche. Aujourd'hui, on pourrait presque vérifier cette loi par l'inverse, c'est-à-dire que les entreprises s'engagent en raison et en toute conscience de la défaillance publique. Ce nouvel ordre local doit être pris en considération si on veut comprendre les mécanismes à l'½uvre et considérer que les entreprises et les particuliers, les associations veulent assumer pleinement leur responsabilité sociale et même sociétale !


Un domaine à structurer

Le mécénat, souvent confondu avec le parrainage, souffre encore d'une grande méconnaissance et de beaucoup d'a priori, voire de mépris. Les collectivités comme les entreprises ignorent souvent qu'elles sont éligibles. Les espaces de dialogue et de rencontre, ou même de médiation entre le public et le privé font encore défaut et des mondes s'ignorent parfois totalement sur un même territoire. La captation des ressources par les opérateurs culturels se fait de manière sauvage, avec des moyens totalement disproportionnés et en concurrence très rude avec les autres secteurs : universitaire, médical, sportif, social, humanitaire... Le danger le plus courant est le gaspillage d'énergie et de temps notamment pour les petits acteurs culturels. Les questions d'accompagnement, de professionnalisation et de formation, de mutualisation de moyens se posent en premier lieu.
De nouveaux métiers sont d'ailleurs en train de naître ou de se développer : ceux de la recherche de fonds. Ainsi dans l'ordre de la professionnalisation du secteur culturel, il me semble que le métier de fundraiser importé des États-Unis mais que nous devons adapter, apparaît maintenant comme une évidence. Ces nouveaux métiers ne doivent pas se cantonner seulement à rechercher du mécénat ou du sponsoring. Il s'agit de diversifier les sources de financements et de modifier en conséquence les modes relationnels de fonctionnement des équipements par rapport au territoire d'une part, et du point de vue de leur capacité d'analyse et d'évaluation de leur action d'autre part.
Les collectivités publiques ont sûrement un rôle important à jouer dans le domaine du mécénat territorial car les acteurs culturels, les entreprises ou les particuliers ne sont pas tous égaux dans leur quête de nouvelles ressources. Il manque par exemple des démarches de sensibilisation des chefs d'entreprises, d'accompagnement des responsables associatifs ou encore de construction d'espaces de rencontre entre milieu culturel et entreprises. Les collectivités sont encore trop rarement investies dans la recherche de nouveaux moyens, dans la volonté d'une harmonisation territoriale des démarches public-privé et enfin dans l'accompagnement pourtant indispensable des acteurs culturels locaux.
Pourtant les collectivités territoriales sont de plus en plus conscientes du rôle incontournable de la philanthropie des entreprises et des individus dans la construction des politiques culturelles locales, non seulement pour rechercher des moyens mais surtout pour ancrer durablement et profondément les démarches culturelles sur le territoire.
Une nouvelle voie s'ouvre pour les collectivités publiques : celle du développement du mécénat territorial d'une part, mais aussi celle de l'accompagnement d'une nouvelle économie artistique et culturelle. C'est un tournant significatif pour les politiques culturelles territoriales que les collectivités ne doivent pas manquer


Notes

1. Loi 2003-709 du 1er août 2003 relative au mécénat, aux associations et aux fondations.
2. Selon le rapport Admical de 2012, les PME occupent désormais clairement le premier rang des mécènes : 32% des entreprises de 20 à 99 salaries sont mécènes, contre 27% des moyennes et grandes entreprises. Les PME souhaitent rendre le territoire attractif et rayonnant.
3.  388 millions, source MCC/DEPS 2006.
4. Source : Rapport Admical 2012.
5. Source : Rapport Admical 2012.
6. Xavier Greffe - Article d'Elodie Maurot dans La Croix du 24 mai 2012.
7. Jean Dubuffet : L'homme du commun à l'ouvrage, Gallimard 1973, p.104.
8. Et aussi ancien chef de Cabinet de Jacques Duhamel, ministre de la Culture puis PDG de RTL.


Un mécénat fructueux pour tous

Jean Furet, PDF d'ERnett

«Créée en 1968, la société ERnett est spécialisée dans le nettoyage industriel et compte 300 salariés, principalement de personnel non qualifié. Depuis 2000, nous avons mis en place une politique de mécénat à hauteur de 0,5 % de notre chiffre d'affaires. L'entreprise participe ainsi à de nombreuses manifestations : organisation et financement de concerts via l'Orchestre de chambre
de Normandie ou reconstitution de la bibliothèque
du tribunal de commerce, mise en place de différents concerts à ½uvres caritatives... Notre stratégie est double : revaloriser l'image du métier à travers un partenariat d'excellence et donner l'accès aux salariés à un certain monde de la culture qu'ils n'ont pas l'occasion de côtoyer. Ce mécénat est développé conjointement à une politique culturelle salariale : le personnel est toujours sollicité pour découvrir un monde considéré comme réservé à des initiés. Au final, c'est fructueux pour tous les participants : personnel bien sûr, parce qu'il permet de valoriser un métier non reconnu et par là même les salariés, mais aussi nos partenaires privilégiés que sont les clients et collectivités».


Replacer la culture au centre de la cité

Ivan Renar, sénateur honoraire
«La culture est aussi nécessaire à l'homme que le travail, la nourriture, le logement, la santé, et c'est pour cela qu'elle est une dimension capitale de l'intervention publique sous toutes ses dimensions, croisée désormais avec l'initiative privée et le mécénat culturel territorial en particulier. La culture doit être replacée au centre de la cité et c'est une excellente chose que les acteurs de la société civile, les entreprises comme les particuliers s'impliquent dans la vie artistique et culturelle. La philanthropie s'enracine et de nombreux donateurs veulent donner davantage de sens à leur argent. En cette période d'incertitudes face à l'avenir, de la pénurie, le mécénat constitue un levier important, même si rien ne remplace en France un bon budget culturel de l'État... et des collectivités. Il est réjouissant de voir le secteur privé se soucier de l'intérêt général. Mais il faut aller plus loin et plus vite, en particulier faire connaître ce qui est fait. Il y a encore trop de pudeur d'un côté et trop de méfiance de l'autre : entreprises, particuliers et acteurs culturels sont des mondes qui s'ignorent encore trop souvent, voire se défient mutuellement les uns, des autres. Il y a nécessité d'investir dans l'intelligence, dont on oublie trop souvent qu'elle est la première ressource d'un pays. Il n'y a pas de grande politique économique et sociale sans grande politique culturelle. Mais ne nous le cachons pas, reconnaître le rôle irremplaçable de la culture, de la création dans nos sociétés reste un combat.»


Bien poser le cadre stratégique

Laura Exposito del Rio
chargée de mission mécénat, ville de Reims (Marne)

«La mission dédiée mécénat de la ville de Reims a été créée en 2010, à l'époque rattachée à la direction des affaires culturelles. C'était la première du genre intégrée dans une collectivité. Les villes font, en effet, souvent appel à des prestataires, des audits ou des consultants. L'état des lieux que nous avions réalisé avait montré l'existence d'un fort potentiel économique sous-exploité pour le mécénat. La mission a été installée autour d'un événement phare : le huitième centenaire de la cathédrale de Reims, un événement avec un fort ancrage local, mais aussi un rayonnement national et international. 400 000 euros ont été récoltés autour de cet événement. La mission poursuit un double objectif : développer la culture du mécénat sur le territoire en informant et sensibilisant tous les partenaires potentiels (dont l'interne qui inclut collaborateurs et élus) et rechercher des partenaires sur des projets qui peuvent être plus ou moins importants. De la PME à des entreprises nationales, les partenaires potentiels sont nombreux. Aujourd'hui, les collectivités se posent de plus en plus souvent la question d'accompagner ces démarches pour légitimer cette culture, mais aussi, dans des périodes où les fonds diminuent, pour rechercher des recettes nouvelles. La question du discours politique est essentielle : il faut bien poser le cadre stratégique dévolu à de telles missions. Compte tenu du potentiel, la ville de Reims a rattaché cette mission à sa direction générale, en lui adjoignant des moyens humains supplémentaires et en élargissant son champ de compétences au sport. Je pense qu'avec ce type de profil, les collectivités seront mieux armées pour faire face aux mutations institutionnelles. Il y a une analogie avec les plateformes d'acheteurs, qui sont de nouveaux métiers. L'idée, c'est de responsabiliser les collectivités sur des dépenses de plus en plus contraintes. Une ville moyenne comme Reims représente une échelle pertinente pour ce type de mission : les savoir-faire évoluent, les compétences économiques et communication comme l'émergence du marketing territorial me semblent plus largement offrir une place au mécénat dans les collectivités ».


Docdoc

à lire

Culture : un levier face à la crise, La Lettre du cadre, n°439, 15 mars 2012.