La Lettre du cadre territorial

Le magazine des professionnels de la gestion territoriale.

Accueil > Magazines > Lettre du cadre

La Lettre du Cadre Territorial

Un magazine à destination des cadres de la filière administrative qui balaye l'ensemble des questions managériales et décrypte l'actualité dans les domaines RH, finances et juridiques sur un ton impertinent, engagé et incisif.

Ajouter au panier Vous abonner (voir tarif )
(Règlement par CB, chèque bancaire ou mandat administratif)

A partir de :

129 €

L'éthique à l'épreuve de « l'aiguillon des chiffres »

Article du numéro 446 - 01 juillet 2012

Idées

Il y a, dans ce travail, un parti pris de subjectivité : donner figures humaines à la politique de l'immigration, à ceux qui la subissent comme à ceux qui la mettent en oeuvre.

Envoyer cette page à un ami

Soyez le premier à rédiger un commentaire !

Tous les articles du numéro 446

Télécharger cet article en PDF

Sans papiers et préfets - La culture du résultat en portraits
Collectif Cette France-là, Éditions La Découverte
Retrouvez des extraits de cet ouvrage


Il y a, dans ce travail, un parti pris de subjectivité : donner figures humaines à la politique de l'immigration, à ceux qui la subissent comme à ceux qui la mettent en œuvre.
Au regard des portraits de sans-papiers, on mesure l'acuité des « cas de conscience » que représentent, pour les fonctionnaires chargés de les réaliser, les quotas de « reconduites à la frontière ». Une logique implacable se déploie, qui ne veut rien savoir des situations de détresse qu'elle rencontre : beaucoup de cas dans lesquels le retour dans le pays d'origine est chargé de graves dangers (maladies graves qui ne pourront y être soignées, danger de mort ou d'emprisonnement pour raisons politiques, ethniques, homosexualité...) ; de nombreux cas aussi d'étrangers intégrés de fait par le travail, pour lesquels l'expulsion est incompréhensible...


Souci d'humanité vs objectifs chiffrés

En contrepoint est analysé le comportement d'une quinzaine de préfets, en première ligne sur ce sujet. L'image qui en résulte est certes à prendre avec réserve puisqu'on ne sait rien des raisons pour lesquelles ces préfets-là ont été choisis, ni de la manière dont se sont comportés les autres. Elle suffit néanmoins à susciter de graves questions.
Premier constat : une politique aussi contestable que celle-ci trouve au sein de la haute fonction publique non seulement des exécutants (ce que le devoir d'obéissance pourrait expliquer, sinon justifier) mais des exécutants zélés. C'est en effet une impressionnante mobilisation que donne à voir cette enquête, ne lésinant sur aucun moyen : usage et mésusage dilatoires de toutes les voies de droit, procédures expéditives, ruses et pièges détestables comme la convocation de sans-papiers en leur laissant espérer une avancée de leur dossier pour, en fait, les arrêter...
C'est à une véritable injonction contradictoire que sont confrontés les préfets : d'un côté la mise sous pression par les quotas à remplir, de l'autre une rhétorique de l'humanisation par le « traitement au cas par cas ». Ils sont ainsi invités à se poser des questions dont la réponse est inscrite par avance dans les chiffres à atteindre. Au bout du compte, tous ceux dont traite l'ouvrage en arrivent au même point : certains en s'engageant d'emblée dans l'application zélée des directives, d'autres en essayant dans un premier temps de faire une certaine place au souci d'humanité, avant que la nécessité de se conformer aux objectifs ne l'emporte.


Une certaine conception de l'obéissance

Au final, il ne reste rien de ce souci d'humanité qui aurait pu éviter le pire dans cette affaire (quand il est évité, c'est à grand-peine, par la rencontre entre associations, juges et médias...). Comment l'expliquer ? Ce pourrait être par adhésion personnelle à cette politique, mais la plupart disent mettre leurs convictions personnelles de côté. Alors la contrainte des objectifs chiffrés ? Elle est quand même toute relative, même assortie d'un intéressement aux résultats à travers les primes aux préfets méritants mises en place dans le même temps. C'est plutôt du côté d'une certaine conception de l'obéissance, combinée aux préoccupations de carrière, qu'il faut chercher. Et l'on rencontre là une problématique qui concerne tout fonctionnaire susceptible d'avoir un jour à mettre en œuvre des instructions incompatibles avec ses convictions. Il est trop tard, quand cette situation survient pour improviser des réponses, car alors pragmatisme et réalisme ont vite fait de conduire à la faute éthique. C'est bien avant qu'il appartient à chacun de se tracer sa « ligne jaune », qu'il ne franchira à aucun prix, quitte, s'il le faut, à mettre en jeu sa position.