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Favorisons l'émergence d'une élite des banlieues

Article du numéro 438 - 01 mars 2012

Interview

Avec « Quatre-vingt treize», le chercheur Gilles Kepel achève son immersion dans l'islam de France. À partir du travail de terrain réalisé pour l'Institut Montaigne en 2010 et 2011 à Clichy-sous-Bois et Montfermeil et d'une étude approfondie de la blogosphère islamique, le livre identifie les différentes pratiques de l'islam en France. Il objective l'émergence d'une jeunesse musulmane et française et décrit comment ces nouveaux citoyens participent à la construction de leur religion en dehors des institutions.

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Gilles Kepel, Professeur à Sciences-Po, Gilles Kepel est membre de l'Institut universitaire de France. Il a écrit de nombreux ouvrages sur l'islam contemporain, traduits en de nombreuses langues, notamment, en 1987, Les banlieues de l'islam. Quatre-vingt-treize s'inscrit dans la continuité d'un rapport pour l'Institut Montaigne, réalisé entre 2010 et 2011, Banlieue de la République.


Dans votre dernier livre, vous insistez sur l'émergence de groupes salafistes dans les banlieues, défendant une lecture littéraliste de l'islam. Quels rapports ces groupes entretiennent-ils avec la République ?

Ce sont des groupes minoritaires mais qui s'installent progressivement dans le champ des banlieues parce qu'ils prétendent incarner l'islam le plus pur et plus lié aux oulémas saoudiens. Ils considèrent la France comme une société d'impiété qu'il faut fuir, idéalement en allant vivre avec des femmes couvertes de niqab et des hommes barbus et le pays rêvé est l'Arabie Saoudite. Ils veulent fuir la laïcité qui incarne le contraire de leur rêve communautaire.


Comment les jeunes issues des minorités invisibles, que l'on peut considérer comme ancrés dans la modernité, sont-ils séduits par ces groupes ?

On en a un excellent exemple avec le film de Philippe Faucon, La désintégration (Ndlr, actuellement en salle). Il montre comment un jeune marocain, qui a mené à bien ses études et qui n'arrive à trouver aucun stage et pas de travail, se montre réceptif au discours de ceux qui prônent la rupture avec la société française. L'engagement dans l'islamisme militant devient une alternative à une société qui le rejette. Les salafistes ne sont pas favorables à la violence. Dans l'enquête que nous avons menée à Clichy et Montfermeil, la salle de prières dans laquelle les salafistes sont actifs a été touchée quelques mois plus tard par la tuberculose. En Égypte, les salafistes, qui ont recueilli plus de 20 % des voix, sont issus des quartiers défavorisés.


Lors des émeutes de novembre 2005, beaucoup ont évoqué la main invisible des leaders islamiques. Aujourd'hui, si les banlieues s'échauffent une nouvelle fois, ces groupes joueraient-ils un rôle important ?

En 2005, il n'y a pas eu de leadership islamique, contrairement à ce que la presse américaine, entre autres, a pu écrire. Mais les émeutes se sont tenues pendant le Ramadan et elles étaient donc très marquées par cette temporalité religieuse. Les jeunes descendaient en découdre avec les pompiers et la police après le repas du jeûne du crépuscule pendant que leurs parents allaient prier. C'est lorsqu'une bombe lacrymogène a roulé jusqu'au seuil d'une mosquée, dont la fumée a envahi l'intérieur, que le discours des émeutiers s'est cristallisé autour d'une France qui s'en prendrait à l'islam. C'est à partir de là que les banlieues se sont embrasées. Mais après les émeutes, le mouvement le plus important a été une inscription massive des jeunes de banlieues sur les listes électorales pour soutenir Ségolène Royal en 2007. Ce qui est important, c'est de faire émerger aujourd'hui en banlieue des médiateurs, des passerelles avec la société globale. On a fait un pas important depuis 2005 en favorisant l'élection de nombreux conseillers municipaux originaires des quartiers populaires, d'origine immigrée, du Maghreb ou de l'Afrique noire. Je crois qu'il est maintenant nécessaire que nous ayons des députés parce que le décalage entre « pays légal » et « pays réel » est trop important. Ces citoyens sont des millions dans notre pays et leur absence au Parlement constitue un plafond de verre. Il faut sortir de cette discrimination non dite.


Nicolas Sarkozy a souhaité le faire en 2007. Le PS annonce la réservation d'une vingtaine de circonscriptions pour la diversité. Va-t-on dans le bon sens ?

Le lendemain de la désignation de François Hollande comme candidat socialiste, j'ai été reçu à un déjeuner à l'Élysée en compagnie d'autres personnes. On ne peut pas dire que l'ouverture de Nicolas Sarkozy se soit conclue sur une note positive. Sans doute eut-il fallu que les personnalités politiques aient la possibilité au préalable de connaître une expérience politique en passant par les urnes ? On ne peut ensuite regretter que certaines personnes se laissent aller à un communautarisme dans leur quartier que s'ils n'ont comme perspective qu'une citoyenneté inaccomplie.


Dans Le déni des cultures (Seuil), le sociologue Hugues Lagrange met le doigt sur les facteurs culturels de la surreprésentation des jeunes de l'Afrique sahélienne en France. Au-delà de la polémique...

... souhaitez-vous que l'on sorte du tabou ethnique en France ?

J'ai lu son livre et il reflète la réalité que j'ai croisée à Clichy-Montfermeil. Il identifie des problèmes liés à l'immigration récente de l'Afrique sahélienne qui présente des caractéristiques spécifiques. Cette immigration « de travail », dans laquelle les jeunes femmes travaillent, énormément, dans les hôtels et les métiers de service, arrivent du bled avec des taux de fécondité semblables à l'Afrique, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui des jeunes femmes maghrébines. Ces jeunes enfants de fratries très nombreuses, avec des parents souvent absents, ont des difficultés de socialisation. S'ils ne sont pas pris en charge dès la maternelle et suivis, on se prépare à des difficultés assez graves quand ces jeunes seront éjectés du système scolaire à quinze ans avec tous les risques de dérives sociales qui peuvent en découler.


Pour autant, dans ce livre, vous restez optimiste sur les ressources des banlieues ?

J'ai été frappé par les itinéraires de réussites, qui ne sont certes pas assez nombreux, mais qui montrent une volonté de s'en sortir. Nous devons accompagner ce mouvement, d'autant plus que nous avons besoin d'une main-d'œuvre qualifiée plus nombreuse. Nous devons changer de modèle de perception de l'accompagnement social. Notre société, qui se veut égalitaire, favorise des rentes de situation pour ceux qui bénéficient d'un emploi, de la Sécurité sociale, de conventions collectives, etc. Pour les autres, l'accès au marché du travail devient extrêmement difficile. Ce sera l'un des thèmes majeurs du prochain quinquennat : comment améliorer le niveau d'éducation et de formation des jeunes issus des quartiers difficiles, où le chômage atteint des chiffres très élevés ?


Le Qatar vient de créer un fonds de soutien financier aux initiatives venues des quartiers. Qu'en pensez-vous ?

Je ne juge pas l'intention. Mais la démarche ressemble à celle des États-Unis dont l'ambassadeur organise en France des iftars (Ndlr, repas pris le soir par les musulmans pendant le Ramadan) dans le but de faire émerger une élite des banlieues ayant une vision pro-américaine du monde. Le Qatar comme les États-Unis profitent de nos faiblesses, notamment celle qui consiste à ne pas favoriser l'intégration de députés noirs ou arabes, dans ce Parlement qui symbolise le lieu de construction de notre vivre ensemble.