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Du leadership au leader "cheap"

Article du numéro 428 - 15 septembre 2011

Repères

Porté à bout de bras pendant des années par des leaders exceptionnels, le projet européen n'existe plus. Face à une panne de longue durée du leadership, faut-il se résoudre à être dirigés plus modestement ?

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C'était le credo d'hier : il n'y a pas de grandes aventures humaines sans l'existence d'un leadership fort. Quelques personnalités hors du commun décident de dévier le cours de l'histoire. Après l'impulsion des pères fondateurs - Schumann, De Gasperi, Spaak, Monnet - l'Europe avait eu la chance de connaître trois couples de dirigeants exceptionnels qui se passaient le témoin de l'espérance européenne et reprenaient la course en avant avec une vigueur jamais démentie : Adenauer-De Gaulle, Schmidt-Giscard, Kohl-Mitterrand allaient poursuivre inlassablement cette construction hors norme. Grâce à leur dimension personnelle, ils parvenaient à donner une réelle existence à ce qui apparaissait comme une inatteignable chimère.

Cette continuité dans la volonté de construire un nouvel objet politique cohérent, de poids mondial, allait être en outre relayée à la Commission européenne par quelques responsables d'exception, comme Raymond Barre et Jacques Delors.


L'Europe existe n'est plus gouvernée

Aujourd'hui, à l'évidence, si l'Europe existe encore, elle n'est plus gouvernée. La multiplicité de ses organes de direction - le président de la Commission, le président du Conseil européen, le « président semestriel » (hier hongrois, aujourd'hui polonais), le président de l'Eurogroupe, le président de la BCE, un parlement européen au poids accru... - ne favorise guère la prise de décisions fortes : plus nombreux sont les dirigeants, moins émerge une direction claire. En outre, la concurrence mondialisée, l'effet de la crise financière et de son syndrome grec ont avivé les tendances protectionnistes : comme le rappelait récemment Alain Frachon (1), il y a dorénavant une véritable crise d'envie d'Europe.

Plus fondamentalement, on peut se demander si ce n'est pas la notion même de leadership qui est mise en cause, dans la conduite de l'Europe mais aussi dans celle de n'importe quel État, territoire, ville ou de toute organisation un peu importante. Un réel leadership pourrait-il encore émerger durablement face à la conjonction de l'hyper-individualisme, du pouvoir collectif de refus (« Dégage ! ») produit par la puissance horizontale des réseaux sociaux, celle du web 2.0, du poids nouveau des sondages politiques et enfin d'une démocratie médiatique prompte à traquer les points faibles ou les écarts de langage de tout décideur important.


La fin des grands leaders charismatiques

La notion neuve de gouvernance prend sans doute acte de ce constat : comme il nous faudra maintenant nous satisfaire de leaders cheap, « normaux » comme le dit un candidat à la présidentielle, sans aura particulière, l'important sera d'aménager entre eux les rapports de pouvoir et de contrôle pour que leur résultante soit la plus positive possible pour le bien commun des citoyens. C'est évidemment moins glorieux mais l'observation des limites que rencontre dans son action Barack Obama, un homme en qui une large part de l'opinion mondiale s'était tellement investie, peut conduire à ce constat un brin désabusé mais finalement raisonnable : le temps des grands leaders charismatiques est sans doute révolu.

Souhaitons pour l'Europe que la gouvernance des leaders cheap d'aujourd'hui soit aussi féconde que l'efficace leadership des dirigeants d'hier.

1. Alain Frachon ; « L'euro ou la triste histoire d'une libido qui flanche » ; Le Monde du 15 juillet 2011.