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« Les crises naissent du manque d'informations »

Article du numéro 426 - 20 juillet 2011

Interview

Prix Nobel d'économie en 2007 avec deux autres chercheurs américains, Roger Myerson travaille sur les défaillances d'informations entre acteurs lors des grandes crises économiques. Pour lui, nous sommes au coeur d'un cyclone financier où tous les acteurs ont pratiqué le mensonge. Ses craintes de contagion financière sont réelles.

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Roger Myerson
Né à Boston le 29 mars 1951, Roger Myerson a fait toutes ses études à Harvard, où il a obtenu un doctorat en 1976 sur son travail sur les jeux coopératifs (modèle mathématique dans lequel, pour optimiser les gains de chacun des participants, tous adoptent une stratégie unique, propre à chacun des modèles). Il a enseigné à la Northwestern University de 1976 à 2001
puis à l'université de Chicago.


Vous avez reçu le prix Nobel d'économie en 2007 en compagnie d'Eric Maskin et de Leonid Hurwicz. Ce dernier est décédé en 2008 à 91 ans. En quoi son rôle a-t-il été prépondérant pour vous ?

Pour Eric Maskin et moi, il nous a, en quelque sorte, ouvert la voie. Il est l'un des premiers théoriciens de l'économie de l'information. Il a réalisé des analyses approfondies sur le fonctionnement des marchés et des institutions économiques et les conditions dans lesquelles ils émergent. Il a très vite identifié que les agents économiques fonctionnaient sur une forme d'asymétrie de l'information. Avec Eric Maskin, nous sommes partis de ses travaux pour proposer la présence d'un médiateur neutre pour éviter que l'économie ne fonctionne que sur la base d'informations erronées. Nous avons fait progresser sa théorie.


En quoi la théorie des mécanismes d'incitation est-elle un tournant dans la recherche économique ?

Depuis les années 1940, les économistes s'interrogent sur une question de fond : le bon fonctionnement d'un système économique repose sur la bonne transmission des informations. Or, si l'information est défaillante, le système s'expose à des blocages ou des ruptures. C'est en cela qu'Hurwicz a été un détonateur, en mettant en place des mécanismes permettant aux acteurs de transmettre honnêtement l'information dont ils disposent. Cette théorie se penche en priorité sur le fonctionnement classique des marchés ou des institutions économiques. Elle intègre des objectifs à l'intérieur de ces mécanismes économiques, quels qu'ils soient, pour essayer de voir s'ils réagissent négativement ou positivement. C'est une démarche dynamique de recherche d'efficacité entre les institutions, les agents qui les composent et les objectifs visés.


Que voulez-vous signifier par honnêteté ? Les acteurs économiques sont-ils majoritairement malhonnêtes ?

Un économiste, quand il travaille à la modélisation d'un système, est confronté à certaines contraintes, d'ordre mathématique, pour atteindre son objectif. Avant les travaux d'Hurwicz, la contrainte relevait essentiellement de la rareté des ressources naturelles. Aujourd'hui, l'information est traitée de la même manière.


Comment se mettent en place ces mécanismes incitatifs ?

Prenons le cas parlant d'une entreprise. Lorsque les syndicats discutent avec le patron, chacune des parties dispose d'informations précises. Elles n'ont pas intérêt à révéler leurs informations pour garder la main. Mais cette asymétrie d'informations peut déboucher sur un blocage de la négociation. Il est donc absolument nécessaire de placer au c½ur de cet échange un médiateur le plus neutre possible capable de se rapprocher d'une plus grande symétrie.


Dans quel domaine cette médiation neutre entre-t-elle en action ?

Elle n'a malheureusement pas été assez utilisée. Nous le déplorons mais nous ne sommes que des chercheurs, nous n'avons aucun pouvoir pour imposer un modèle aux acteurs économiques. Prenons le cas des appels d'offres et notamment de la mise aux enchères des ondes hertziennes, que les États détiennent et dont ils doivent fixer un prix pour permettre aux opérateurs de téléphonie de les exploiter. Notre mécanisme permet aux États de négocier au juste prix l'achat de ces ondes et de ne pas être lésés dans la négociation. Autre exemple, celui de la pollution. Le fonctionnement de l'économie a provoqué une augmentation importante de la pollution. Comment les acteurs de l'économie peuvent-ils participer à la lutte contre le réchauffement climatique ? Toute la question est là. Eric Maskin a proposé un mécanisme de mise aux enchères de droits à polluer pour certaines centrales électriques britanniques. Ce droit est en train d'être mis en place.


La crise grecque est-elle un cas d'école pour vous ? Comment déterminer le juste prix des actifs publics de ce pays pour lui permettre de sortir d'un déficit endémique ?

L'État grec a besoin de vendre ses actifs au prix le plus élevé. La crise financière que nous avons connue, et qui connaît quelques répliques, s'explique essentiellement par le fait que la macroéconomie reste très rétive aux échanges d'information, qui sont pourtant au c½ur du fonctionnement des marchés financiers. Les investisseurs et les banquiers jouent toujours au chat et à la souris et lorsqu'une crise aiguë surgit, il est trop tard. En matière de crédits, il est clair que tous les acteurs, des banques aux emprunteurs, ont pratiqué le mensonge. Au final, la bulle financière a fini par exploser.


La dette grecque, et toutes celles dont on craint en Europe et ailleurs l'étendue dangereuse, est donc entourée d'un flou généralisé...

Oui, ce qui rend la résolution des crises plus difficile encore puisqu'au temps du mensonge succède celui de la défiance. Nous flottons actuellement dans un système asymétrique total. Et lorsque l'on se tourne vers les banques en réclamant des crédits, on découvre qu'elles sont sous-capitalisées et qu'elles ne peuvent plus jouer leur rôle de variable d'ajustement. Et la contagion menace aujourd'hui tout le système puisque le problème qui se pose aujourd'hui est d'évaluer la présence de crédits grecs dans les banques européennes prêteuses. Pourront-elles récupérer leur argent pour financer de nouveaux crédits ?


Comment faire pour éviter de telles crises ? On a le sentiment que les États ont les pires difficultés à mettre en place des régulations efficaces ?

La menace d'une contagion financière est réelle. L'économie repose sur la prise de risque financière. Telle personne a une bonne idée, la met en ½uvre et permet de créer durablement une entreprise. Il ne faut jamais oublier cet aspect des choses. Le seul problème, c'est lorsque les garde-fous ne sont plus efficaces, que le système joue aux apprentis sorciers. Il est important que les plus hautes instances, comme le FMI ou la Banque centrale européenne, donnent des garanties fortes aux investisseurs pour la résolution des problèmes que connaissent des États en état de quasi-faillite soient gérées avec moins de cruauté, notamment pour les peuples. C'est le défi des années à venir.