Guide de jurisprudence

Accueil > Magazines > Guide de jurisprudence

La Lettre du Cadre Territorial

Un magazine à destination des cadres de la filière administrative qui balaye l'ensemble des questions managériales et décrypte l'actualité dans les domaines RH, finances et juridiques sur un ton impertinent, engagé et incisif.

Ajouter au panier Vous abonner (voir tarif )
(Règlement par CB, chèque bancaire ou mandat administratif)

A partir de :

129 €

Henri Sterdyniak : les leçons de la crise n'ont pas été tirées

Article du numéro 408 - 01 octobre 2010

Interview

Il est l'un des 400 économistes « atterrés » qui ont décidé de lancer un appel en direction des gouvernants. Comme ses collègues, Henri Sterdyniak estime que les leçons de la crise
n'ont pas été apprises et que le marché financier reste le maître du jeu économique. « Beaucoup d'industriels ne sont pas heureux et préféreraient soutenir l'emploi et la croissance », assure-t-il.

Envoyer cette page à un ami

Soyez le premier à rédiger un commentaire !

Tous les articles du numéro 408

Télécharger cet article en PDF

Henri Sterdyniak
est directeur du département Économie de la mondialisation
de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE),
et professeur à l'Université Paris-Dauphine.


Qu'est-ce qui a motivé l'appel des « atterrés »(1) ?

Un certain nombre d'économistes sont « atterrés » par le fait que les leçons de la crise n'ont pas été tirées, notamment en qui concerne le fonctionnement du capitalisme financier. À l'échelle européenne, il n'y a pas de réflexion sur une nouvelle organisation de la politique économique. On reste sur l'idée d'une réduction des déficits publics sans tenir compte de ce que nous a appris la crise, à savoir que la pression sur les salaires et les dépenses sociales entraîne un recul de la demande, lui-même provoquant des bulles financières et des endettements qui ne sont pas durables. Même constat avec les stratégies égoïstes, où chaque pays essaie de gagner en compétitivité : quand A gagne au détriment de B, ce sont les deux qui perdent, puisque A doit prêter à B, qui s'endette, et donc ne peut plus rembourser. Nous voulons dire aux politiques qu'il y a d'autres stratégies. Il faut définir un vrai scénario de croissance. Beaucoup d'économistes sont sur cette ligne.


Qui sont les 400 économistes signataires ?

D'un côté, il y a un courant hétérodoxe, de tendance plutôt marxiste. D'un autre, on compte des keynésiens ou des sociaux-démocrates, attachés à l'idée que l'économie est naturellement instable et que l'intervention publique s'impose. On compte aussi des économistes plus libéraux, inscrits plutôt dans la pensée dominante mais qui estiment que la remise en marche du logiciel économique doit prendre en compte les leçons de la crise.


Concrètement, comment agir ?

Il faut diminuer fortement le rôle des marchés parce qu'ils fonctionnent à vide, de façon volatile. Ils sont dangereux parce qu'ils créent en permanence des bulles financières. Il n'est pas sain que des jeunes ambitieux spéculent sur des marchés au lieu de chercher à innover en matière technologique. Il faut sortir du mimétisme qui crée la richesse sur les marchés. Il faut réduire cette influence parasitaire. L'Europe doit sortir du « chacun pour soi », en réfléchissant à l'avenir de ses systèmes productifs, intégrant les contraintes écologiques. Il faut enfin redonner un rôle moteur au secteur bancaire.


Faut-il pour autant laisser filer les déficits, comme vous le laissez entendre ?

Dans le passé, les responsables des difficultés économiques, ce ne sont pas les déficits publics. Dans tous les pays, on a plutôt tendance à avoir une politique restrictive des dépenses sociales. Le gonflement des déficits est d'abord lié au fait que l'on a baissé les impôts sur les riches et les entreprises, que l'on n'a pas réfléchi en termes d'harmonisation fiscale. La crise a rendu indispensable l'augmentation des déficits pour soutenir l'activité. Les Français ne sont pas plus gaspilleurs que d'autres, c'est un phénomène mondial. Depuis trois ans, avec la crise, le déficit public remplace l'endettement des ménages et des entreprises qui ne prennent plus de risques.


Quel serait le meilleur relais politique pour y parvenir ?

Après la crise, Nicolas Sarkozy a tenu le discours que j'expose ! Puis il s'est laissé emporter par le poids des lobbies, des classes dominantes, etc. Les technocrates de Bruxelles n'ont pas pris la mesure de la crise et en restent à des réponses toutes faites sur la maîtrise des déficits. Ce n'est pas une question de droite ou de gauche. Beaucoup d'industriels ne sont pas heureux et préféreraient soutenir l'emploi et la croissance. Certains n'ont pas vocation à distribuer uniquement des dividendes à leurs actionnaires. Dire aux jeunes qu'ils ne sont pas condamnés à gagner leur vie sur les marchés financiers en spéculant sur le prix des céréales serait peut-être plus utile et ne relève pas d'un message de gauche ! Il faut une révolution social-démocrate, colbertiste et keynésienne !


Le débat sur les retraites en France vous paraît-il à la hauteur des enjeux ?

Début 2010, le gouvernement a pris l'engagement à Bruxelles de mener à bien une réforme brutale. Il veut faire plaisir aux agences de notation. On s'en prend aux personnes qui ont commencé à travailler tôt, avant l'âge de 20 ans. On s'en prend aux femmes en faisant passer l'âge autorisant une retraite à taux plein de 65 ans à 67 ans. Ce qui ne va pas créer un emploi supplémentaire mais poser des difficultés à de nombreuses femmes. Le plus tragique, c'est qu'aucun Grenelle des retraites n'a été ouvert sur le sujet, pour mieux tenter de passer en force.


Êtes-vous consultés ?

Oui, nous sommes reçus dans les ministères, mais nous ne sommes pas entendus. Il faut mener une réflexion branche par branche, poste de travail par poste de travail. Quand le Medef se réjouit de l'allongement des carrières, j'aimerais qu'il soit précis : comment faire travailler un maçon jusqu'à 62 ans sans aménager sa carrière ? Est-on capable d'offrir du travail moins pénible à des maçons à partir de 50 ans ? Si tel n'est pas le cas, il faut apporter des réponses mieux adaptées. Mais la solution consistant à sortir les salariés du champ du travail à 55 ans puis de les laisser se débrouiller jusqu'à 62 ans n'est pas tenable.


Le problème reste tout de même le financement...

Soyons clairs : il faut dégager des ressources. D'abord, il faut supprimer toutes les niches fiscales. Un simple exemple : il y a 5 milliards d'euros à récupérer en taxant mieux l'intéressement et la participation dans les entreprises. Il ne faut pas non plus exclure le recours à une augmentation des cotisations, tant du côté des salariés que des entreprises. L'allongement des carrières n'est pas tabou, mais il est nécessaire de protéger les métiers les plus pénibles.


Ne paie-t-on pas aussi les dysfonctionnements du dialogue social en France ?

En France, nous ne réussissons pas à avoir des négociations suffisamment approfondies entre les partenaires sociaux qui pourraient aboutir à du compromis social fructueux. Le gouvernement veut rassurer les marchés, le Medef ne veut pas payer plus de cotisations et ne veut pas que les syndicats se mêlent de l'évolution des carrières et les syndicats sont trop nombreux. Ce qui n'est pas très efficace et permet au Medef de jouer un syndicat contre l'autre. L'expérience douloureuse en 2003 de la CFDT l'empêchera de rejouer le même scénario, mais cette tentation de la division du front syndical est permanente chez le patronat.

1. Signature d'un appel de 400 économistes de renom critiquant la reproduction des modèles économiques d'avant la crise.