La Lettre du cadre territorial

Le magazine des professionnels de la gestion territoriale.

Accueil > Magazines > Lettre du cadre

La Lettre du Cadre Territorial

Un magazine à destination des cadres de la filière administrative qui balaye l'ensemble des questions managériales et décrypte l'actualité dans les domaines RH, finances et juridiques sur un ton impertinent, engagé et incisif.

Ajouter au panier Vous abonner (voir tarif )
(Règlement par CB, chèque bancaire ou mandat administratif)

A partir de :

129 €

Jean-Yves Pineau : le dialogue rural-urbain est indispensable !

Article du numéro 406 - 01 septembre 2010

Interview

L'inversion démographique des campagnes fait émerger de nouveaux territoires aux frontières de l'urbain et du rural. Entre étalement urbain, artificialisation des terres, besoins de services et d'infrastructures... les sources de conflit sont nombreuses. Il est urgent, nous dit Jean-Yves Pineau, de nouer une alliance stratégique entre territoires urbains et ruraux.

Ecouter l'interview de Jean-Yves Pineau dans notre rubrique Podcast

Envoyer cette page à un ami

Soyez le premier à rédiger un commentaire !

Tous les articles du numéro 406

Télécharger cet article en PDF

Jean-Yves Pineau
dirige le Collectif Ville Campagne. L'association rassemble 22 organismes, dont des collectivités, autour d'une triple mission : conseiller et orienter ceux qui souhaitent s'installer à la campagne, soutenir et accompagner les territoires ruraux qui accueillent de nouvelles populations, travailler avec les pouvoirs publics et les chercheurs sur cette nouvelle forme de migration. Le collectif est chef de file de l'axe « Politique de maintien et d'accueil des nouvelles populations » du Réseau Rural Français - www.installation-campagne.fr


Le repeuplement des campagnes constitue-t-il un renversement de tendance démographique ?

Il serait exagéré de parler d'exode urbain comme on a parlé d'exode rural. Nous sommes néanmoins face à une tendance lourde de réaménagement des territoires ruraux qui, commencée à la fin des années soixante-dix, s'est accélérée à la fin des années quatre-vingt-dix. Chaque année, 100 000 personnes environ réinvestissent des espaces à dominante rurale, au détriment pour l'essentiel de villes petites et moyennes, et à la faveur d'un phénomène d'étalement urbain ; une périurbanisation de plus en plus lointaine des villes. Cette recomposition démographique est directement liée au phénomène de mobilité résidentielle : entre 1999 et 2005, 20 millions de personnes ont changé de domicile, et, pour nombre d'entre elles, de département ou de région.


Quelles sont les raisons qui poussent ces personnes à ces migrations ?

Les logiques résidentielles sont dominantes. Pour partie voulues, elles renvoient au désir des Français d'accéder à la propriété et de disposer d'un bout de terrain ; ce fameux mythe du « sweet pavillon » à l'origine du développement des lotissements. Pour partie subies, elles résultent de la cherté des logements de centre-ville qui pousse à aller se loger de plus en plus loin en périphérie ; nous sommes là face à une forme d'exclusion. Ces logiques résidentielles restent essentielles, mais on voit désormais de plus en plus de personnes leur adjoindre le choix d'un cadre de vie et un projet professionnel.


La périurbanisation est synonyme d'artificialisation des terres. Jusqu'où peut-on aller ?

La manière d'habiter notre territoire questionne notre modèle de société. En matière de gestion des sols, nous sommes face à une urgence absolue, car tant au niveau de l'évolution démographique que de la crise alimentaire qui guette, nos décisions engagent notre capacité à préserver des outils de production alimentaire. Or, en l'état actuel, notre système de développement induit que nous consommions toujours plus de surfaces agricoles1. Ainsi, par exemple, les grandes surfaces de distribution, qui ont besoin d'espace, s'installent en périphérie des villes, constituant des zones qui doivent ensuite être raccordées par des doubles voies, qui, elles-mêmes, facilitent des implantations de lotissements pavillonnaires etc.
Il existe bien des outils de planification du type PLU, PLH, SCOT... mais, ils montrent leur limite et surtout, ils ne prennent tout leur sens que s'ils portent une vision politique de l'aménagement du territoire, lequel découle du mode de développement souhaité. C'est tout l'enjeu d'un dialogue qui reste à approfondir entre agglomérations et territoires ruraux, villes et campagnes.


Ce dialogue a beaucoup de mal à s'instaurer, la complémentarité à s'organiser. Comment l'expliquez-vous ?

Le dialogue rural-urbain est indispensable pour permettre aux nouveaux territoires - ceux aux frontières de l'urbain et du rural - de mieux conduire leur aménagement et leur développement, du point de vue de l'organisation des services, de la localisation des équipements structurants, des transports, de l'emploi, du soutien aux activités économiques et résidentielles, de l'habitat, de la mixité sociale, de la multifonctionnalité des espaces agricoles et naturels...
Ce constat est majoritairement partagé. Pour autant, son dépassement se heurte à l'incapacité à traiter de manière transversale, « systémique », les enjeux qui se jouent entre l'urbain et le rural. Ces enjeux font, le plus souvent encore, l'objet d'une approche sectorielle, ce qui aboutit à recentraliser les services et donc les fonctions des territoires. C'est ainsi que l'on peut observer un mouvement qui combine concentration et métropolisation d'un côté, constitution de territoires périphériques, voire même « supplétifs » de l'autre, avec dans ceux-ci une rétractation des services, notamment des services publics.
Au Collectif Ville Campagne, nous considérons au contraire que les politiques de développement territorial devraient traiter de manière transversale et simultanée des conditions d'activité du territoire, de ses conditions de réceptivité - le logement et le foncier - et de ses conditions d'habitabilité - les services, le cadre et la qualité de vie. Ces trois axes, véritables piliers d'un développement territorial cohérent, doivent être mis en résonance les uns avec les autres sur le territoire et en dehors de celui-ci.


Les territoires ruraux peinent à attirer une expertise en ingénierie territoriale à la hauteur de leurs besoins ? Vous avez assisté au dernier congrès de l'AATF, les administrateurs sont-ils prêts ?

Oui, dans le sens où aujourd'hui chacun admet que nous nous trouvons dans une impasse. La tentation existe donc d'aller voir là au plus près les raisons pour lesquelles la mécanique est en panne. Je les sens prêts à ouvrir le capot et à mettre les mains dans le moteur.
En revanche, en matière de vision, de projet et de méthode, ça reste encore en cours d'élaboration. Il y a beaucoup à faire dans le domaine de l'organisation, de la contractualisation et de la relation entre l'ingénierie d'État et celle des collectivités.


L'intercommunalisation peut-elle permettre de dépasser ces écueils ?

Le mouvement de structuration intercommunale a permis d'avancer et on est aujourd'hui au milieu du gué. Nombre d'intercommunalités sont encore sur une logique défensive où la mutualisation s'impose par défaut - l'incapacité des communes à assumer seul certaines tâches et projets - plus que par véritable choix.
Par ailleurs, les élus intercommunaux qui plaident pour plus de transversalité dans l'approche du développement territorial, affirment ne pas en avoir les moyens, en termes de compétences juridiques notamment. Comment les transports, par exemple, peuvent-ils échapper à la compétence des intercommunalités, alors que la question des déplacements a une influence directe sur la manière de vivre ou d'habiter le territoire ?
Il est urgent d'avancer sur le terrain de la gouvernance locale, de dépasser le milieu du gué et de rejoindre l'autre rive. Car au final, si on admet que l'on est désormais dans un monde de flux - démographiques, de richesses, de donnés... - n'y a-t-il pas une contradiction à concevoir et mettre en œuvre des politiques territorialisées, quand en réalité tout se joue entre les territoires, dans l'inter-territorialité ?

1. 86 000 hectares par an en moyenne, soit 236 hectares par jour (320 terrains de football), soit encore la superficie d'un département français moyen (610 000 ha) tous les 7 ans, selon l'étude Agreste Primeur du ministère de l'Agriculture de juillet 2010.


La difficulté du dialogue ne découle-t-elle pas aussi d'intérêts financiers divergents ?

La question des « charges de centralité » est prégnante. Les villes se plaignent de financer des services qui profitent aux autres, et les villages, eux, prétendent qu'ils ne bénéficient pas des mêmes services et qu'ils doivent en plus supporter une charge de gestion de l'espace. L'enjeu est de favoriser les solidarités financières et fiscales permettant de mieux répartir la charge des services et des équipements de centralité et, en contrepartie, d'améliorer l'accès à des services de qualité dans l'ensemble du territoire concerné. Les outils fiscaux devraient être revisités pour qu'ils irriguent les populations et les territoires dans le sens de l'aménagement et du développement, plutôt que d'agir comme aujourd'hui dans le sens du drainage.


Le mouvement de repeuplement s'accompagne d'une rétractation des services publics. N'est-ce pas contradictoire ?

On assiste effectivement à un mouvement qui combine concentration et métropolisation d'un côté, constitution de territoires périphériques, voire même « supplétifs » de l'autre, avec dans ceux-ci une rétractation des services, notamment des services publics. C'est que la question de leur maintien, jusqu'alors posée en terme de service rendu aux habitants, l'est désormais en termes de rentabilité économique. Leur disparition est préjudiciable à l'émergence de projets de développement territoriaux plus harmonieux entre métropole et territoires.