La Lettre du cadre territorial

Le magazine des professionnels de la gestion territoriale.

Accueil > Magazines > Lettre du cadre

La Lettre du Cadre Territorial

Un magazine à destination des cadres de la filière administrative qui balaye l'ensemble des questions managériales et décrypte l'actualité dans les domaines RH, finances et juridiques sur un ton impertinent, engagé et incisif.

Ajouter au panier Vous abonner (voir tarif )
(Règlement par CB, chèque bancaire ou mandat administratif)

A partir de :

129 €

« Dynamique Espoir banlieue : un petit 15/20 »

Article du numéro 382 - 15 juin 2009

Interview

Dynamique espoir banlieue, Politique de la ville, réforme de la géographie prioritaire, désenclavement, Fadela Amara fait le point sur les dossiers prioritaires de son secrétariat d'État. Elle revient aussi longuement sur des sujets qui lui tiennent à c½ur : la promotion des talents des quartiers et la lutte pour l'émancipation des femmes des banlieues.

Envoyer cette page à un ami

Soyez le premier à rédiger un commentaire !

Tous les articles du numéro 382

Au début de l'année, vous donniez 11/20 à votre « Plan espoir Banlieue » : la note s'est-elle améliorée depuis ?

Fadela Amara est secrétaire d'État, en charge de la Politique de la ville. Elle a été présidente de l'association Ni putes ni soumises (NPNS), de 2003 à 2007. Le blog de Fadela Amara


Il faut d'abord expliquer pourquoi j'avais à l'époque mis cette note. Au mois de janvier, je considérais que ce qui était important dans cette « dynamique », c'était de mobiliser l'ensemble des acteurs : l'État, avec le retour du droit commun où chaque ministère met en place son programme triennal, les entreprises, les collectivités territoriales qui, dans la politique contractuelle qu'est la politique de la ville, ont aussi leur part de responsabilité dans la réussite des objectifs que nous nous sommes fixés. Ces objectifs sont simples : la réduction des écarts territoriaux et donc des inégalités sociales. Je fais ce rappel pour souligner pourquoi je préfère le terme de « dynamique ­espoir banlieue » à celui de « plan ». Un plan, c'est quatre mesures qu'on jette d'en haut. J'ai voulu au contraire que les gens concernés puissent participer à l'élaboration de ces mesures, qu'ils en soient acteurs, car ce sont des citoyens de ce pays. En février, nous avons annoncé les quatre axes arrêtés par le président de la République : emploi/formation, désenclavement, sécurité et éducation. Si j'ai mis 11/20, ce n'est pas pour dire que le travail n'avait pas été fait, au contraire. 11/20 est une bonne notre : on fait des choses, certains dispositifs, notamment dans le domaine éducatif (généralisation du soutien scolaire, lutte contre le décrochage...) commencent à donner des résultats. 11/20, c'est donc la moyenne, mais on peut mieux faire. Si j'avais mis 15, tout le monde se serait reposé sur ses lauriers ! Pour tous ceux qui sont allés à l'école, 11, ça dit qu'il faut aller plus loin.


Quelle est donc votre note aujourd'hui ?

Il faut aller plus vite et plus fort : d'abord parce que la crise est arrivée, ensuite parce que les gens des quartiers attendent depuis trop longtemps. Il faut donc qu'on accélère la mise en place concrète de la dynamique Espoir banlieue. Nous sommes sur une bonne tendance : j'aurais tendance à me mettre un ­petit 15. Je pense que ça vaut plus, mais ça suffira. Le rapport de l'ANZUS nous dit que nous avons inversé la tendance : les écarts commencent à se réduire. Mais ne faisons pas cocorico, il faut aller plus vite et plus fort sur tous les points de fragilité. Je voudrais ajouter que tous les plans qui ont été annoncés depuis la crise sont particulièrement destinés aux banlieues et se rajoutent à la palette d'outils qui existait avant moi, que nous avons renforcée avec le contrat autonomie, l'engagement des grandes entreprises pour l'embauche des jeunes des quartiers, les clauses d'insertion sociale dans la rénovation urbaine... L'idée est d'éviter la destruction d'emploi, mais aussi de créer de l'emploi dans des secteurs qui ne sont pas pourvus, comme les métiers de la petite enfance, du maintien à domicile


Pourquoi, lorsque votre secrétariat d'État a changé de tutelle , avoir réclamé de garder la responsabilité de l'ANRU ?

Cette nouvelle tutelle change tout. J'ai construit la politique de la ville sur une nouvelle organisation, dans le cadre de la RGPP, pour changer les habitudes. La DIV est devenue le secrétariat général du Conseil interministériel à la ville. Avant, il ne se réunissait que quand il y avait des émeutes : j'ai imposé que le CIV se réunisse deux fois par an minimum. On a une ligne politique et une unité de commandement national qui encadrent et accompagnent l'ANRU (524 programmes de rénovation dans 216 quartiers pour 12 milliards d'euros) et l'ACSé. La politique de la ville marche donc sur deux jambes : rénovation urbaine et rénovation sociale. Ça marche ensemble, pas l'un contre ou à côté de l'autre. J'ajoute l'existence de l'EPARECA, sur le développement du commerce de proximité, et l'ANZUS, organe de contrôle et d'évaluation des politiques publiques. L'ANZUS contrôlera tout avec une totale indépendance et avec objectivité : ce n'est pas un « truc » qu'on sort de temps en temps pour prouver qu'on est les meilleurs. Je suis auvergnate : un sou est un sou. Je veux connaître la traçabilité de chaque euro investi, mais aussi son impact social sur les populations. Au niveau local enfin, j'ai renforcé le ­binôme préfet-maire, car le maire est ­celui qui connaît bien son territoire et sait, dans ses quartiers, où on peut ­appliquer la palette d'outils à sa disposition pour cibler les actions. C'est pour cela que je dis que je veux une politique de la ville sur mesure, pour concentrer sur les quartiers les interventions et sortir les habitants du marasme et de la violence sociale.


Que vous inspirent les rapports que vous avez avec les collectivités et les élus locaux ?

De droite ou de gauche, les élus qui « ont » des zones urbaines sensibles ­savent qu'ils ne peuvent pas faire n'importe quoi. L'objectif est commun : faire en sorte que les gens qui habitent ces quartiers y vivent bien. Le combat qui est à mener, c'est qu'ils redeviennent des quartiers populaires où il fait bon ­vivre. Notre réussite, l'objectif que je me suis fixé, c'est le retour de la République au c½ur de ces quartiers. Les élus savent que j'ai des objectifs précis ; je suis exigeante avec eux et il y a besoin de rendre compte de ce que nous faisons. Mais j'ai parfois des relations tendues avec certains élus. C'est notamment vrai sur le chantier prioritaire du désenclavement. Je veux créer les moyens de la mobilité, qui seule permet d'aller chercher du travail en dehors du quartier. Le désenclavement permet aussi de casser les ghettos mentaux : en favorisant la mobilité, on permet aussi la rencontre de l'autre et l'ouverture d'esprit. Il m'arrive donc de me fâcher parce que je ne comprends pas, par exemple, qu'un dossier du tramway de Clichy-Montfermeil traîne depuis seize ans parce que certains maires s'opposent à un tracé qui traverserait leur ville. Il a fallu taper du poing sur la table pour débloquer la ­situation : je suis déterminée à utiliser tous les moyens pour donner le premier coup de pioche le plus vite possible. Je ne laisserai pas prendre ces populations en otage sous prétexte d'égoïsmes territoriaux.


Les 175 premiers délégués du préfet ont été installés récemment : quel rôle voulez-vous leur voir jouer ?

C'est un des outils que nous avons mis en place. C'est un fonctionnaire d'État qui représente physiquement le retour de l'État dans nos quartiers. Il est l'interlocuteur qui va aider à faire du lien entre les habitants, les services de l'État, les collectivités locales...


Vous avez lancé la réforme de la géographie prioritaire. Que voulez-vous en faire ?

La loi nous oblige à réviser les CUCS en 2009. Mais je ne veux pas faire ça à la va-vite. À la demande des élus, je veux prendre le temps de construire des contrats « nouvelle génération ». Nous avons lancé un Livre vert pour prendre le temps de la concertation avec tous les acteurs. Pour les CUCS, le Livre vert est totalement décomplexé : tout est abordé, rien n'est contraignant ni incitatif. À côté, le Premier ministre a missionné deux parlementaires pour faire des propositions dans le cadre de la ­révision de la géographie prioritaire. La concertation est large, il n'y a pas de ­directive, nous ne savons donc pas à quoi cela va aboutir.


Mais même s'il est nécessaire, le zonage contribue à stigmatiser les quartiers et les populations. Faut-il continuer avec ce principe, ou trouver quelque chose de nouveau ?

La question est posée : nous abordons les choses de manière la plus ouverte. J'ai la conviction que le saupoudrage ne permet pas la réduction des écarts territoriaux et des inégalités sociales. Je pense ainsi qu'il faut réformer jusqu'au bout la DSU pour permettre la concentration des interventions. La force ­publique doit intervenir sur les territoires les plus en difficulté, surtout quand la solidarité locale ne joue plus son rôle. Les villes riches doivent traiter leurs propres poches de pauvreté Les villes pauvres ne le peuvent pas : leurs habitants sont dans une rupture d'égalité. Mon boulot, c'est de rétablir l'équilibre pour que les riches et les pauvres puissent, au nom de la République, prétendre aux mêmes services. Pour la ­réforme de la DSU, des villes riches de droite et de gauche se sont alliées contre les villes pauvres. Le milliard de la DSU continuera donc d'aller aux 800 communes qui en bénéficient déjà. J'aurais préféré qu'on concentre : je suis toujours étonnée que certaines villes touchent la DSU alors qu'elles ne présentent pas de stigmates de pauvreté. En revanche, l'augmentation de la DSU, de 70 millions, bénéficiera aux 150 communes les plus pauvres. À cela s'ajoutera un nouvel outil : la dotation de développement urbain, 50 millions d'euros qui iront aux 100 communes les plus pauvres. Pour 2010, je continuerai à faire en sorte que la réforme de la DSU se concentre sur les territoires les plus en difficulté.


Vous opposez-vous toujours à la mise en place des statistiques ethniques ?

J'avais une position lorsque j'étais présidente de Ni Putes, Ni Soumises. Je n'ai pas changé d'avis. Il faut faire ce qu'a dit le président de la République : donner plus à ceux qui ont moins et aider à l'émergence des enfants d'ouvriers. Je ne suis pas favorable aux statistiques ethniques car ce n'est pas un moyen réel de mesurer la diversité. Réduire la diversité à l'origine ethnique, pour moi qui suis très attachée à l'unité républicaine, c'est le meilleur moyen d'accélérer un communautarisme qui existe déjà dans les quartiers. On connaît les conséquences du communautarisme, imprégné de religiosité extrême ou parce qu'il est d'essence imprégné de fonctionnement patriarcal, donc de domination masculine. Il ajoute à l'oppression économique que vivent déjà les habitants des quartiers populaires, une oppression religieuse qui assoit l'inégalité entre les sexes, et patriarcale, qui accroît la confiscation des libertés et les inégalités entre les garçons et les filles. Ce qui m'intéresse surtout, c'est de faire en sorte de Mohamed et Mamadou puissent devenir l'élite de demain, comme Benoît, Christine ou Fatoumata, qui viennent des mêmes quartiers et subissent les mêmes souffrances sociales. En réalité, il s'agit de ­favoriser l'émergence des enfants d'ouvriers. C'est pour cela que nous sommes en train de tout mettre en place pour redonner du sens à l'ascenseur social. Pour créer un outil qui permettra de sentir l'évolution de la société sur ces questions, il n'y a pas besoin de sortir de St-Cyr : il suffit de créer un critère ZUS dans la DADS annuelle des entreprises. On saura immédiatement combien de personnes venant des quartiers prioritaires ­auront été embauchées. Les outils existent, il suffit de les utiliser.


Mais les entreprises y sont-elles prêtes ?

J'ai été étonnée de voir que, sans qu'on leur demande quoi que ce soit, les entreprises ont compris depuis quelque temps que les gamins des quartiers vont porter l'économie de notre pays, parce qu'ils ont la « niaque », des compétences et parce que ­notre pays vieillit. Elles vont les chercher parce qu'elles ont compris que ce sont des acteurs économiques extraordinaires, pas par philanthropie. Dans la pratique, les entreprises ont créé les outils de promotion de la diversité. On est là dans de vraies pratiques d'adhésion, pas dans des outils fictifs de statistiques ethniques ou de quotas. C'est une vraie évolution des mentalités.


Vous avez été présidente de Ni Putes Ni soumises. Comment le discours de l'association trouve-t-il une concrétisation dans votre action ?

Tout est parti du constat de la régression du statut des femmes dans les cités. Nous avons fait du travail. Aujourd'hui, en responsabilité politique, membre du gouvernement, c'est de faire que les dispositifs que je mets en place favorisent les femmes. Quand l'ACSé finance des associations. J'ai donné des ordres précis pour qu'elles soient reconnues comme des actrices de la politique de la ville, sécurisées financièrement grâce à des conventions triennales. Aujourd'hui, ça ne s'est jamais vu, 40 % des conventions ont été signées avec des associations de quartiers dont beaucoup sont portées par des femmes. J'ai toujours dit que c'est à travers mes femmes qu'on gagne la bataille de l'intégration. Plus les femmes sont libres et autonomes, notamment les mamans, mieux on réussit leur propre émancipation et leur propre intégration, mieux on réussit l'intégration de leurs enfants. L'apprentissage de la langue, c'est un passeport pour la liberté grâce auquel elles pourront transmettre les valeurs de la république et lutter contre toutes les formes de domination.