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Penser le futur

Article du numéro 373 - 01 février 2009

Idées

La question du vivre ensemble nous interpelle tous : au-delà de la cohabitation dans un même espace, elle pose en réalité la question de la capacité des hommes à préparer ensemble un avenir qu'ils maîtrisent, à l'heure où la notion de progrès change.

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Alors que nous sommes habitués à penser le « vivre ensemble » plutôt en termes d'espace, Daniel Innerarity montre ici que la question du temps est aussi essentielle à la formation du lien social.


Avenir collectif et projet individuel

Être membre à part entière d'une société, c'est avoir accès à un temps commun, pouvoir suivre le rythme de la vie sociale, pouvoir se projeter dans le futur en discernant un avenir collectif suffisamment lisible pour y inscrire un projet individuel plausible. À cet égard, le monde actuel s'avère problématique. Les fantastiques accélérations qui le caractérisent en tous domaines génèrent de graves inégalités : les uns s'adaptent avec brio, d'autres perdent pied, faute de maîtriser ces nouvelles temporalités. Il y a plus grave : ce qu'une partie de ses membres n'arrive plus à maîtriser, la société ne le maîtrise pas davantage. Le début de ce millénaire nous surprend en manque flagrant de vision de l'avenir. L'accumulation des incertitudes et des enjeux surcharge ­notre capacité de délibération collective, à tel point que nous sommes en train d'abandonner notre futur, de nous laisser prendre dans une sorte de présentisme, un « après nous le déluge » préoccupant. C'est d'abord un problème éthique. En ­reportant sur le futur, comme nous sommes en train de le faire sur tant de sujets (le climat, la dette...), la charge de tous les problèmes que le présent nous permet encore d'éluder, la coalition des vivants que nous formons sacrifie de fait les intérêts, peut-être vitaux, des générations à venir.


Le paradigme du progrès

Si nous en sommes arrivés là, c'est que la donne a changé quant à notre rapport à l'avenir. La facilité que nous avions de nous le représenter était pour beaucoup liée à la force du paradigme du progrès : aujourd'hui était mieux qu'hier, demain serait mieux qu'aujourd'hui, le mouvement naturel des choses - science, technique, économie - nous en donnait l'assurance. Ce paradigme, triomphant au siècle dernier, n'est plus de mise. Le basculement dans la postmodernité nous oblige à faire notre deuil du progrès assuré, à vivre désormais dans l'incertitude et l'insécurité. Nous voilà contraints de penser l'avenir sans ce confort d'un chemin bien tracé vers le progrès. Faut-il pour autant baisser les bras ? C'est cette tentation qui l'emporte souvent ­aujourd'hui, quand nous sacrifions au pragmatisme en nous en remettant passivement à l'ordre des choses, ou lorsque nous croyons reprendre notre avenir en main par des éruptions d'utopisme ou de volontarisme sans prise sur le réel. L'auteur développe une autre voie : celle de l'espérance raisonnable. Elle repose sur une vision renouvelée de l'action collective et de la ­politique, à la fois ambitieuse et modeste. Ambitieuse, car elle vise à renouer le lien avec notre futur, à nous permettre de nous le réapproprier comme espace de liberté. Modeste, car il est vain d'espérer reprendre la main à l'identique de ce que nous permettait l'évidence du progrès. L'incertitude est là, désormais. L'enjeu consiste à l'apprivoiser, et nous avons besoin pour ce faire d'une nouvelle culture politique. Celle que nous propose Daniel Innerarity est fondée sur une gestion responsable des incertitudes, qui, loin de prétendre les éliminer, les prendrait en compte comme risques à assumer. Là est la clé de cette nouvelle approche : vivre avec le risque. Identifier un risque, c'est déjà comprendre, et se déprendre d'une soumission au hasard ou à la nécessité. C'est aussi faire place à la décision et à un exercice de responsabilité qui pourrait bien être au c½ur du renouvellement de la démocratie.


À lire

Le futur et ses ennemis, Daniel Innerarity, Éditions Climats.
Retrouvez des extraits de cet ouvrage sur la lettre du cadre complément rédactionnel n° 891.