La Lettre du cadre territorial

Le magazine des professionnels de la gestion territoriale.

Accueil > Magazines > Lettre du cadre

La Lettre du Cadre Territorial

Un magazine à destination des cadres de la filière administrative qui balaye l'ensemble des questions managériales et décrypte l'actualité dans les domaines RH, finances et juridiques sur un ton impertinent, engagé et incisif.

Ajouter au panier Vous abonner (voir tarif )
(Règlement par CB, chèque bancaire ou mandat administratif)

A partir de :

129 €

"Luttons contre le chômage des jeunes !"

Article du numéro 369 - 15 novembre 2008

Interview

Quand le travail ne permet plus de sortir de la pauvreté, il faut tout changer. Pour l'économiste Denis Clerc, il faut commencer par lutter contre l'échec scolaire et revoir de fond en comble le système de formation professionnelle. Seul cet «investissement social» permettra de donner une deuxième chance à ceux qui perdent leur emploi.

Envoyer cette page à un ami

Soyez le premier à rédiger un commentaire !

Tous les articles du numéro 369

Télécharger cet article en PDF

Pour vous, l'emploi n'est plus la seule réponse à la pauvreté...

Denis Clerc est économiste, spécialisé dans l'analyse des politiques sociales. Il est le fondateur de la revue « Alternatives économiques » dont il a longtemps dirigé la rédaction. Il vient de publier La France des travailleurs pauvres, aux Éditions Bernard

... qu'est-ce qui a changé ?


Une part croissante des emplois ne permet plus de sortir de la pauvreté. Ce qui a donc changé, c'est l'émergence d'emplois de mauvaise ou de très mauvaise qualité, précaires ou à temps partiel, dont ceux qui les ­occupent n'arrivent plus à sortir. On pensait que le phénomène des travailleurs pauvres était exclusivement anglo-saxon, lié à la faiblesse du salaire minimum, notamment aux États-Unis où le taux horaire de rémunération est très faible. Or, on a découvert que ce phénomène n'épargnait pas la France, parce que son origine n'était pas la rémunération minimum mais la durée d'emploi, soit que les gens travaillent à temps partiel, soit qu'ils cumulent les périodes de chômage entre différents emplois.


Vous parlez de mauvaise qualité de l'emploi :

reprochez-vous au RSA de pousser vers des emplois mal qualifiés ?


Ce dispositif pourrait, nul n'en est certain, en effet engendrer l'accélération de la tendance à la création d'emploi de mauvaise qualité. Il y a deux raisons à cela. Premièrement, il risque de faire lever les réticences des employeurs à créer des emplois faiblement payés, des miettes d'emplois. Ceux-ci pourraient considérer qu'il n'est pas grave de payer peu des gens qui, de toute façon, bénéficient d'un complément de revenu. On ne sait pas quelle sera l'importance de cet opportunisme chez les ­employeurs, mais le risque existe. Deuxième raison : les personnes ­bénéficiaires du RSA seront contraintes de s'inscrire à l'ANPE lorsqu'elles seront sans emploi. De ce fait, elles seront soumises au dispositif de « l'offre raisonnable » d'emploi, qui instaure des sanctions pour ceux qui refuseraient deux ­offres successives d'emploi. Il risque donc d'y avoir une très forte incitation à accepter ces « petits boulots ».


Plus globalement, quelle est votre opinion sur ce dispositif ?

Finalement, le RSA s'est limité à instaurer un complément de revenu pour ceux qui, tout en travaillant, ne ­gagnent pas assez d'argent pour en vivre décemment. Il n'aborde en revanche pas la question du marché du travail. Or, il ne suffit pas de compléter les revenus : encore faut-il que les emplois qui se créent soient de meilleure qualité, ou au moins que ceux qui les occupent aient l'assurance, par la validation des acquis de l'expérience ou l'ancienneté, d'avoir une rémunération croissante avec le temps. Ce n'est pas le cas aujourd'hui : ni l'une ni l'autre de ces réponses n'ont été apportées par l'État, c'est ce que je ­reproche au RSA.

Enfin, parce qu'il se substitue au RMI, le RSA ignore les jeunes de moins de 25 ans. Cela pouvait se justifier pour le RMI, parce qu'on craignait qu'il dissuade les jeunes de poursuivre leurs études. C'est particulièrement grave : alors que le RMI était destiné à des personnes n'ayant pas d'autres revenus, le RSA s'adressera aussi à ceux qui ont des ­revenus, mais qui ne leur permettent pas de sortir du seuil de pauvreté. Rien ne justifie que, de deux travailleurs pauvres, seul celui qui aura plus de 25 ans touche le RSA.


Quels sont les grands défis de l'emploi des jeunes ?

Le plus grave est la réponse à l'énorme taux de chômage qu'engendre l'échec scolaire chez les jeunes. Face au chômage des jeunes, il y a une différence ­importante entre ceux qui ont un ­diplôme quel qu'il soit, qui finissent tous par « se caser » sur le marché du travail, et ceux qui n'en ont pas, qu'ils soient sortis précocement du système éducatif à 16 ans ou qu'ils aient échoué dans des filières qui se terminent par un diplôme comme le Bac. Ceux-là sont massivement victimes du chômage : entre 30 % pour ceux qui ont échoué au Bac et 45 % pour ceux qui sont en situation d'échec scolaire. La priorité est donc de lutter contre l'échec scolaire, qui est la première difficulté en matière de travail des jeunes.


Et pour les jeunes qui trouvent un emploi ?

On propose avant tout aux jeunes des emplois temporaires. On considère en effet souvent que le CDD ou la mission d'intérim est le meilleur moyen pour « trier » les jeunes. Or, seul un tiers de ces jeunes enchaîne ensuite avec un CDI. La majorité est employée comme main-d'œuvre flexible rejetée sur le marché du travail dès qu'on n'en a plus besoin. Il n'est pas normal que les jeunes soient à ce point maltraités sur le marché du travail alors que leurs aînés bénéficient d'une plus forte garantie d'emploi. Faisons respecter la loi : les CDD sont là pour répondre à des situations d'urgence, pas pour satisfaire à des besoins de flexibilité.


La « flexisécurité » idu modèle danois est-elle possible ?

Jusqu'à maintenant, beaucoup de dispositifs ont encouragé à la flexibilité et peu à la sécurité. Depuis 1993, les conditions à remplir pour bénéficier de l'assurance chômage se sont considérablement durcies. Du coup, de plus en plus de gens ne bénéficient d'aucune indemnité lorsqu'ils se retrouvent au chômage, notamment les jeunes. Beaucoup d'entre eux ont même des emplois trop précaires pour cumuler les six mois d'emplois au cours des vingt-deux derniers mois nécessaires pour prétendre à l'assurance chômage. La flexibilité est nécessaire pour bon nombre d'entreprises. Encore faudrait-il qu'elle soit accompagnée d'une sécurisation accrue des parcours professionnels.


Le dispositif Français de formation professionnelle...

... vous paraît-il satisfaisant ?


Il n'est certainement pas efficace. Tout le monde en convient aujourd'hui : il est extrêmement coûteux et une partie des fonds s'évapore en route en frais de gestion (quand ce n'est pas ailleurs). Surtout, la critique essentielle qu'on peut lui faire est qu'il favorise ceux qui ont le plus d'atouts et de « capital humain », qui sont déjà mieux formés, ont déjà le plus d'expérience professionnelle. Le système ne s'intéresse quasiment pas à ceux qui sont en grande difficulté parce qu'ils ont peu de formation initiale ou ont des parcours professionnels très heurtés. Cela s'explique en partie parce que la ­volonté de formation de ces derniers est faible, car la formation est souvent assimilée à l'école et donc à l'échec scolaire. Il faudrait trouver des systèmes qui ne repoussent pas les personnes les plus en difficulté.


Quel serait le modèle alternatif ?

Inspirons-nous du modèle des entreprises d'insertion, qui ont su créer une formation, une acquisition d'expérience professionnelle par l'emploi, très efficace pour des gens à très faible niveau culturel. Reprenons ce qu'avait proposé Bertrand Schwartz dans les années ­quatre-vingt : utiliser l'emploi comme vecteur de formation, et non pas sortir les gens de l'emploi pour leur prodiguer une formation qui ne leur serviront pas parce qu'ils n'auront pas le bagage ­nécessaire pour la faire fructifier. Du point de vue des entreprises, une part de la taxe formation devrait être destinée davantage aux personnes en CDD ou en intérim. La convention collective de l'intérim a heureusement ­ouvert des droits à la formation, mais il est extrêmement rarement utilisé pour les personnes en CDD