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Conduites addictives : ne pas attendre pour agir !

Article du numéro 363 - 21 juillet 2008

Cahier RH - Management

En France, 7,7% des salariés sont des consommateurs excessifs d'alcool. Beaucoup de collectivités ne s'attaquent au problème que lorsqu'il est déjà bien présent. Considérer la consommation abusive d'alcool ou de drogues comme un risque professionnel est un moyen de dépassionner et de professionnaliser le sujet.

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En France, 7,7 % des salariés sont des consommateurs excessifs d'alcool. Beaucoup de collectivités ne s'attaquent au problème que lorsqu'il est déjà bien présent. Considérer la consommation abusive d'alcool ou de drogues comme un risque professionnel est un moyen de dépassionner et de professionnaliser le sujet.


Barbara Pasquier
barbara.pasquier@free.fr


Que la consommation abusive de substances dangereuses entraîne « seulement » un laisser-aller dans le travail d'un agent, ou qu'elle mette directement des personnes en danger (conduite d'engins ou de transports publics...), elle remet en cause la légitimité de la direction à diriger. Mais surtout,c'est la responsabilité pénale de l'employeur qui est engagée en cas d'accident lié à une mauvaise prévention des risques. Agir est une obligation. Oui, mais comment ?


Prévenir et sévir

"Il faut toucher une population fragilisée sans la stigmatiser, tout en impliquant l'ensemble de la collectivité"

 Il faut faire évoluer les consciences sur la capacité de la collectivité à ­diminuer les risques par une conduite collective responsable » explique Sylvie Soyer, responsable du service sécurité et santé au travail qui a organisé pour le Centre de gestion d'Ile-et-Vilaine une demi-journée de sensibilisation pour des élus et des DGS. Cela passe par un engagement fort de la collectivité, initié en plus haut lieu, et par la réalisation d'un état des lieux sans complaisance : analyse de l'absentéisme et des accidents du travail, usages de consommation dans la collectivité... C'est à partir de ce travail partagé que les actions peuvent être choisies et priorisées ». Consciente que la demande des élus et des dirigeants locaux concerne souvent des cas individuels, elle indique que les cadres, s'ils ont pour mission d'orienter vers un parcours de soins, ne doivent pas hésiter à faire jouer des sanctions disciplinaires, d'abord légères, comme un avertissement ou un blâme.  Cette étape doit d'ailleurs être formalisée, car si la situation ne peut être réglée ­autrement que par une mise à pied de l'agent, le dossier doit être solide.

Par souci d'efficacité, certaines collectivités sont tentées d'interdire totalement la consommation d'alcool sur les lieux de travail, y compris les pots conviviaux. « Ce n'est pas nécessairement une ­solution, explique Bertrand Fauquenot, chargé de mission à l'ANPAA. Si l'on base toute la prévention sur l'interdit, seul le disciplinaire est activé. Les personnes iront consommer plus loin, avant ou après le travail, ou en cachette. On ne peut pas mettre tout le monde sous un contrôle permanent, ni casser brutalement des usages conviviaux sans action de sensibilisation progressive ».


Cohérence entre le discours et les actes

"Il faut faire évoluer les consciences sur la nécessité d'une conduite collective responsable"

 Dans toute action de prévention, la démarche gagne à être progressive, cohérente et inscrite dans la durée. En 2008, la ville de Saintes a décidé que les v½ux du maire se feraient autour d'un cocktail sans alcool, mais cela ne s'est pas fait en un jour. Le groupe prévention alcool (GPA), créé en 2000 à l'initiative du maire de l'époque, a pour mission d'informer et de sensibiliser les agents aux problèmes d'alcoologie. Le GPA ne fait pas de soin ou d'accompagnement, mais oriente ceux qui le souhaitent vers les associations d'aide et les services de soins du département. Une exposition itinérante, créée par le GPA, a également circulé pendant plusieurs années dans les services, accompagnée d'échanges autour d'un bar sans alcool.

En juin, une grande journée de sensibilisation ludique s'est ­déroulée dans la salle du conseil et la cour d'honneur de la mairie : un lieu symbolique, visible et ­assumé par a mairie où chaque agent pouvait venir sur son temps de travail. Le GPA dispose d'une ligne budgétaire qui permet aux personnes volontaires de prendre sur leur temps de travail pour ­mener les actions, de se former et de disposer de moyens. « Les réactions ont évolué, dit une de ces ­volontaires. Avant, quand on proposait un éthylotest à la sortie d'un buffet, on nous disait que cela laissait entendre que tout le monde était alcoolique à la mairie. On a réussi sur ce point, reste maintenant à faire tomber les préjugés sur les autres addictions ».

À Villeurbanne, les actions de prévention ont commencé en 1995. Le groupe de travail - composé du DGA, du DRH, d'un directeur de services, d'un représentant de la médecine du travail, d'une assistante sociale, d'un représentant du CHST... et aidé par le cabinet de conseil Restim - a écrit une charte présentée au personnel en petit comité. Le but était notamment de rappeler le rôle de chacun des acteurs (collègue, encadrement, médecin, réseau externe de soins...) et de faire connaître les comportements à tenir en cas d'alcoolisation accidentelle ou chronique.

Un « groupe du premier pas », constitué de volontaires dont certains ont connu des situations de dépendance, accompagne ceux qui le souhaitent. « Le protocole d'accès aux soins précise que les personnes qui acceptent de se soi gner ne seront pas sanctionnées. Si certains ne souhaitent pas suivre un travail en groupe, nous trouvons un dispositif de soins ambulatoire, indique Solange Perge attachée territoriale. Les « pots » ont également été encadrés et font l'objet d'une demande écrite de l'agent organisateur et de son responsable de service. Cela responsabilise tout le monde sur le fait que boire plus de deux verres d'alcool présente un risque, qui serait assumé par l'organisateur en cas d'accident ».


À Angers, la campagne de prévention s'est basée sur une communication « non moralisante ». En 2001, un guide à l'usage des encadrants a été diffusé, accompagné d'une journée de formation de plus de 300 cadres. « Il donne un cadre au manager, explique Marie-Pierre Lévy, médecin du travail, pour recevoir l'agent et parler des difficultés inhérentes au poste, puis proposer un engagement réciproque de l'agent et du manager avec des axes d'amélioration ». « Il faut rappeler aux ­cadres qu'ils sont dans leur droit d'attendre d'un agent un comportement professionnel. Cela doit devenir un réflexe de sécurité » rappelle Sylvie Medina, assistante sociale.


Réseaux à connaître

ANPAA : www.anpaa.asso.fr  (prévention, accès aux soins, formation de groupe relais)


IREMA : www.irema.net (prévention, formation, conseil)


AREAT : www.areat.com (formation et certification en alcoologie)


Des financements pour la prévention

La prévention des conduites addictives est une des priorités du « programme d'actions 2007-2009 du Fonds national de prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles dans la FPT et l'hospitalière ». Les collectivités peuvent solliciter une aide pour financer du « temps mobilisé » par l'ensemble des acteurs (internes et/ou externes) autour de la prévention : élaboration du plan d'actions, écriture des procédures d'alerte, redéfinition de fiches de poste, formation avec un transfert de compétences... « Ce que l'on cherche à faire émerger, c'est la ­recherche de solutions spécifiques à une organisation donnée » explique Virginie Maupetit du FNP. Fonds national de prévention de la CNRACL (Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales) : www.cnracl.fr


Interview

« Ne pas rappeler un agent à l'ordre, c'est le disqualifier en tant que professionnel »

Gladys Lutz  est ergonome spécialisée dans la prévention des conduites addictives en milieu professionnel
pour l'association Additra (Addictologie et travail).


Quels sont les mauvais réflexes d'une collectivité confrontée à un cas d'alcoolisation chronique ?

"On peut appréhender les conduites addictives comme n'importe quel risque professionnel"

 Il est courant d'aborder le problème uniquement au niveau de la personne, en se demandant comment l'aider. L'attitude première est de protéger la personne en faisant à sa place le travail qu'elle n'est plus en capacité d'assurer. Or cela n'a que rarement des effets positifs dans le temps. Les collègues d'abord conciliants ­finissent, usés, par ne plus l'être du tout. Face à ces situations, le cadre n'est pas toujours soutenu par son n + 1, surtout s'il n'y a jamais eu de concertation. La situation peut devenir explosive, nourrie par un fort sentiment d'impuissance et d'exaspération de l'entourage. On a tout essayé (la compréhension, la réprimande...) et les dysfonctionnements s'accumulent.


Comment sortir d'une sitution de crise ?

Ce qui est vu comme un problème isolé, individuel, se construit en réalité à partir du fonctionnement de l'ensemble de l'organisation. On peut ­appréhender les conduites addictives comme n'importe quel risque professionnel, en restant en permanence dans le cadre de ses responsabilités professionnelles. Apprendre à parler à une personne en difficulté, pour l'orienter, l'accompagner en dosant exigence et compréhension... est un élément indispensable, mais c'est un élément seulement, du dispositif de prévention globale des risques.


Quels est le rôle des cadres ?

Si l'encadrant fait respecter et respecte lui-même les règles de santé au travail et de sécurité, son intervention sera facilitée. Face à une situation ­individuelle, le cadre doit poser les ­limites et apporter son soutien. Ne pas se positionner face à un agent qui ne fait que partiellement son travail, c'est dangereux pour lui ou pour ­autrui, c'est se disqualifier en tant qu'encadrant et mettre l'agent sur la touche.  Le cadre doit rappeler les exigences professionnelles et aider l'agent à les respecter à nouveau. Ignorer le travail inadapté ou dangereux d'une personne participe de la prise de risque, de la désocialisation et de la dépendance au produit. Cette fonction de soutien est souvent rendue difficile par le manque de temps dédié à la relation avec les personnes face aux exigences du quotidien (réunions, production de documents, contrôles...).


Comment désamorcer la crainte de la délation ?

Être un professionnel comporte plusieurs facettes (la rémunération, les missions à effectuer, les règles de droit mais aussi le relationnel et l'éthique). Il ne faut pas les opposer. S'il est légitime de ne pas vouloir « enfoncer » un collègue, il faut rappeler les risques liés à la situation, le devoir et surtout l'éthique de l'alerte. Couvrir, c'est isoler et à terme exclure.


Comment se donner toutes les chances de réussir?

Avant de décider des actions, il est ­indispensable de s'interroger sur tout ce qui fonctionne déjà en matière de prévention des risques dans la collectivité : personnes référentes, réflexes collectifs, systèmes d'alertes... Les procédures d'action dédiées aux conduites addictives seront d'autant plus efficaces qu'elles formalisent ou adaptent l'existant, plutôt que d'édicter un cadre idéal mais irréaliste.


Quelques repères

Les obligations de l'employeur


- L'employeur a l'obligation d'empêcher toute personne en état d'ivresse d'entrer sur le lieu de travail.


- L'employeur doit mettre à disposition de son personnel de l'eau potable et fraîche.


- Le règlement intérieur peut limiter, encadrer ou interdire la présence d'alcool sur le lieu de travail.


- Un employeur peut, dans certaines conditions seulement, vérifier le taux d'alcoolémie d'un agent à condition que cette disposition soit prévue dans le règlement intérieur et que la situation soit manifestement dangereuse. La présence d'un tiers est souhaitable.


Doc-Doc

À télécharger


Les compléments rédactionnels nos 852 à 855 :


- « Le risque alcool et autres addictions au travail », guide à l'usage des agents assurant une fonction d'encadrement, réalisé par la ville d'Angers (mis à jour en mars 2008).


- « Le risque alcool au travail : prévenir et agir », réalisé par le centre de gestion d'Ille-et-Vilaine en octobre 2007.


- « L'alcool sur les lieux de travail : guide pratique » réalisé par la DRTEFP et l'Institut universitaire de recherche et de formation en santé au travail de Basse-Normandie en juin 2007.


- « Conduites addictives et milieu professionnel » réalisé sous l'autorité de la Mission interministérielle
de lutte contre la drogue et la toxicomanie.


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