Lettre Culture

Lettre d'information du réseau culture

Edito

Les usages des liseuses électroniques en bibliothèque. (21/10/2012)

Soyez le premier à rédiger un commentaire !

Outre son offre de presse en ligne accessible depuis cinq ans (qui connaît d'ailleurs un grand succès avec 32 000 utilisateurs), Savoie-Biblio a expérimenté l'an passé une offre vers la littérature avec  la mise à disposition de liseuses numériques auprès de 22 médiathèques des pays de Savoie (donc en milieu rural autant qu'en milieu urbain), contenant une sélection de parutions récentes et de titres plus anciens libres de droit, choisis par les 22 bibliothécaires eux-mêmes et ceux de Savoie-Biblio (cf. mon édito du 22.09.2011). Une évaluation des usages a été mise en ½uvre avec l'aide d'un consultant-formateur en médiation des usages du numérique (Philippe Cazeneuve d'Oxalis), grâce à un questionnaire auprès des utilisateurs.

Sur les 197 lecteurs ayant répondu à cette enquête (80% sont des femmes),  56% sont des bibliothécaires et 42% des bénévoles. Les trois-quarts ont entre 30 et 65 ans, les 18-29 ans étant plus faiblement représentés. A noter avant tout que le public concerné est un peu spécifique : il comprend de grands lecteurs (comme dans l'enquête de MOTif sur l'expérimentation similaire de la BDP des Yvelines), qui lisent donc davantage que la moyenne nationale (44% lisent plus de 20 livres par an, contre 15% au niveau national d'après l'enquête Cridoc de 2011),  et 90% utilisent leur ordinateur tous les jours (74% au niveau national).


12% utilisent régulièrement une tablette numérique ou une liseuse (4% au niveau national). Ce sont pour les deux tiers des lecteurs réguliers d'articles sur écran (au moins une fois par semaine), qu'il s'agisse de journaux, revues ou blogs, mais ce pourcentage baisse à 46% s'agissant des bénévoles. Enfin 20% avaient déjà lu un livre numérique  (4% en France).

Je ne vous communiquerai pas les statistiques des auteurs les plus lus par genre d'ouvrages,  les chiffres étant biaisés par le catalogue restreint qui avait été proposé et une certaine sur-représentation de livres classiques (les autres étant pourvus de DRM, donc plus coûteux à acquérir) ; globalement (sauf pour les beaux livres d'art), les lecteurs désirent trouver sur la liseuse la même chose que sur papier.

Les lecteurs sont très majoritairement contents d'avoir participé à cette expérience et  d'avoir ainsi utilisé une nouveauté (ils sont même 82% à dire qu'ils recommanderaient cette expérience à d'autres), même si 19% expriment des réserves, notamment sur :
- le confort d'utilisation : « il est plus facile de feuilleter les pages d'un livre papier » ;
- la fonction sociale de la bibliothèque : « je suis satisfaite mais je préfère aller à la bibliothèque, la notre est bien achalandée et on est bien conseillé » ;
- l'idée que la capacité de stockage est limitée, avec le sentiment que « les ouvrages ne me convenant pas représentent de l'espace perdu » (« manque de nouveautés » ; « sélection trop importante d'ouvrages classiques ou en langue étrangère ».
Un certain nombre de difficultés actuelles (lenteur de l'appareil, changement d'orientation trop sensible, écran non auto-éclairé mais aussi titres tronqués, couvertures illisibles, absences de couleur et de résumés)  seront sans nul doute résolues  dans l'avenir par les fabricants et les éditeurs, les choses évoluant très vite.

De cette enquête il ressort pour Philippe Cazeneuve quatre types de profils :

- les partagés-convertibles : pour eux ce qui manque, c'est le contact physique avec le livre, les pages à tourner, l'odeur du livre, l'illustration de la couverture... mais qui sont prêts à essayer à nouveau lors d'un voyage pour son côté pratique et léger ;

- les pragmatiques : ils trouvent peu convaincant au final le bilan avantages / inconvénients

- les déçus : ils estiment par exemple que la liseuse ne tient pas la charge (batterie), ce qui peut être très frustrant si ça arrive au mauvais moment...

- les enthousiastes : ils mettent en avant les avantages, soit par rapport au smartphone (confort de lecture plus grand), soit par rapport au livre papier (on peut tenir la liseuse d'une seule main).

Les lecteurs ayant fait l'objet d'un accompagnement initial (aide au démarrage) ne rencontrent pas moins de difficultés à manipuler la liseuse... mais sont satisfaits de l'aide sur les contenus. Est confirmée là le fait que l'on vient en médiathèque avant tout pour du conseil humain...
Le confort de lecture, ou encore le fait d'avoir terminé entièrement un livre... participent à la satisfaction globale. Pour autant il y a de grands lecteurs (plus de 20 livres/an) qui restent réticents à la lecture sur liseuse.

L'étude de Philippe Cazeneuve comprend un certain nombre de préconisations sur :
- l'accompagnement lors de la remise de la liseuse (notice papier, vidéo de démonstration, guide d'entretien à destination des bibliothécaires) ;

- la stratégie à adopter concernant les publics à cibler : soit une attitude attentiste de réponse à la demande (par exemple la demande des moins de 40 ans, des moyens et grands lecteurs, des lecteurs en vacances...), soit une attitude proactive  par la construction d'offres spécifiques pour susciter l'intérêt d'une catégorie  de lecteurs particulière.
Par ailleurs, pour mettre toutes les chances de son côté, il apporte quelques recommandations :
- ne pas trop charger la liseuse (trop de choix tue le choix) mais valoriser le travail de médiation des bibliothécaires en sorte qu'ils constituent un bouquet de livres ;
- ne pas abuser de classiques (trop de classiques tue la lecture numérique) : la liseuse est associée à l'innovation, la modernité... et donc aux nouveautés littéraires !
- choisir un modèle de liseuse adapté au prêt : la profession doit échanger sur les cahiers des charges, ou encore sur la possibilité d'interfaces spécifiques avec des profils utilisateurs ;
- prévoir peut-être des modèles différents selon les publics et les usages, en jouant par exemple la complémentarité liseuse / tablette.

Enfin sont lancées des hypothèses :
- concevoir une interface de navigation adaptée à un usage de bibliothèque, en définissant un cahier des charges en lien avec un fabricant et un éditeur intéressés, et en soignant la présentation du catalogue et des données pour permettre aux lecteurs d'exercer leur choix ;
- travailler la complémentarité du livre papier et du livre numérique, à l'image de ce qu'a commencé à faire publie.net (François Bon).

Je conclurai cette réflexion en reprenant à mon compte un propos de Lionel Dujol : « Il reste encore beaucoup à faire pour améliorer l'offre éditoriale numérique. Le prêt de liseuse en bibliothèque reste un modèle à construire...Un challenge pour la profession, dont le succès repose sur l'intégration de nouvelles compétences métier ».  Une mutation à suivre de près, donc.

François DESCHAMPS     (Photo : Séverin Grisard©Savoie-Biblio)

Pour aller plus loin :
- La Lettre d'info du Réseau Documentation sur territorial.fr (Aurélie Bellin)
- Tablettes et liseuses à la bibliothèque :"Nouveaux services, nouveaux usages, retours d'expérience" : un outil de veille (scoop it) sur ces sujets.
- Médiation numérique en bibliothèque : accompagner l'innovation et le changement ? un article de Philippe Cazeneuve (janvier 2012)
- La bibliothèque apprivoisée (Lionel Dujol)
- Livre, lecture, numérique et bibliothèques (Louis Burle)
- Créer des services innovants- Stratégies et répertoire d'actions pour les bibliothèques  - un ouvrage de 170 pages aux Presses de l'ENSSIB.

Lettre d'information du réseau culture
Extrait de Lettre d'information du réseau culture - N° 365 (21/10/2012)
Téléchargez le N° 365 - Archives - Vous abonner