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Edito

Culture et développement durable : les thèses de Jean-Michel Lucas soumises à la critique. (08/05/2012)

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Dans une rencontre organisée par l'IRMA et le réseau MAP (réseau des musiques actuelles à Paris), en partenariat avec la Bellevilloise, Jean-Michel Lucas, présentant son dernier ouvrage (Culture et développement durable, Il est temps d'organiser la palabre)  soutient que la culture ne doit pas être une contribution (comme « secteur » culturel)  au dévelop-pement durable, mais une condition de celui-ci.

Après une critique de la Directive « services » de l'Europe, en ce qu'elle ne nomme même pas le secteur artistique et culturel mais uniquement les échanges concurrentiels (sans parler de la notion « d'exception » culturelle qui l'énerve), il explique quel est selon lui  l'enjeu politique, à savoir tenter de créer une unité avec les identités culturelles différentes mais qui  pourtant doivent réussir à vivre ensemble. Ainsi fait-on acte d'humanité en allant vers plus de dignité et d'émancipation des personnes. L'éthique de la rentabilité ne devrait pas supplanter l'éthique de la responsabilité, de la dignité.

L'animateur de la réunion, François-Xavier Ruan, pose alors la question qui me vient souvent après avoir écouté Jean-Michel Lucas (au risque de passer pour un affreux pragmatique) : Quelles sont les pistes de travail que cette réflexion peut engager ? Concrètement, qu'est ce qu'on fait quand on rentre chez soi ?

Ferdinand Richard (AMI, Friche de la Belle de mai, expert aurprès du FIDC, fonds international pour la diversité culturelle de l'Unesco) traduit le propos de JM Lucas en expliquant qu'il s'agit de remplacer le mouvement consistant à « aller du haut vers le bas » pour « aller du bas vers le haut ». C'est un changement de paradigme, un mouvement irréversible pour lui  en Europe, qui ne se fait pas sans douleur, lié aux évolutions politiques mais aussi à d'autres facteurs comme les nouveaux medias. Les Etat-nation tendent à perdre leur contrôle depuis 30-40 ans, au fur et à mesure que le projet européen se construit, en faveur des autorités locales. Le propos du CGLU (le plus gros réseau de collectivités locales au monde) sur l'Agenda 21 de la culture est un projet de division du pouvoir des Etats-nation vers les autorités locales (avec aussi les dangers que peut représenter l'arrivée de potentats locaux).
Notant que Jean-Michel Lucas remet souvent en cause les acteurs culturels, et que son discours est très anti-global et anticapitaliste, impliquant donc des changements de société, il se demande ce qu'on peut en faire quand on est opérateur culturel dans la société actuelle. Le système marginalise en effet ceux qui tentent de sortir de la logique dominante (recherche de rentabilité).


Seuls les politiques peuvent faire évoluer les choses. JM Lucas voit les choses ainsi :  quand une collectivité veut créer un équipement ou un projet culturel, et bien il serait nécessaire que la politique publique introduise dans l'action  le temps de l'avant, le temps du milieu et le temps de l'après ; c'est-à-dire des temps de discussion pour se demander si cette action a une valeur pour construire l'humanité, en quoi elle va donner à ceux qui y participent plus de liberté (d'opinion, de réflexion, de choix), plus de capacité à faire ce qu'ils ont envie de faire, et plus de responsabilité, de relation pacifiée avec les autres.

Philippe Berthelot (UFISC) : Comment ces acteurs culturels qui en prennent « plein leur grade » par JM Lucas peuvent-ils  arriver à encaisser ses colères -certes bénéfiques- ?  Ce n'est pas simple, du jour au lendemain, après des décennies de construction collective, de constater que des articles de textes aussi fondamentaux tels que ceux cités par JM Lucas ont pu se perdre au fil du temps, ou du moins n'ont pas été mis en œuvre. « C'est bien - dit-il à JM Lucas- de renvoyer la faute au secteur culturel, de se flageller, mais la question est de savoir comment on arrive à redresser ce mouvement, qui ne concerne pas seulement la culture (cf. la désespérance des gens qui œuvrent dans le domaine de la santé, comment ils se sont fait piéger dans les mécanismes de cloisonnement, de corporation, d'intérêt individuel, de représentation...) ».
Ph. Berthelot se prononce pour une méthode d'apprentissage collectif : se réinterroger sur comment les choses se fabriquent, faire de la recherche-développement , essayer de partager, et puis sortir de nos propres problématiques d'enfermement, de construction de départ, chercher à s' arracher du passé.

Il pose la question de l'éthique professionnelle, en constatant qu'on a  professionnalisé le secteur sur le principe de la négociation paritaire, qui a créé la norme collective (c'est donc le champ professionnel concurrentiel qui va ensuite définir ce que sont les pratiques amateurs...).
Il n'y a pas d'homogénéité « des »  acteurs culturels, c'est un monde atomisé. Le simple fait, dans le cadre de l'UFISC, de rassembler des gens des arts de la rue, du théâtre,  de la danse, de la musique enregistrée, du multimedia ou des plasticiens, qui ont chacun des histoires très particulières et qui s'estimaient déjà être, en soi, singuliers, exceptionnels et spécifiques, c'est particulièrement difficile... Pour arriver à « engager du palabre », il faut arriver à créer un processus collectif avec une attention à l'autre (la bienveillance), avec des codes et une éthique de fonctionnement  à apprendre.

Nos organisations ont leur propre cheminement et ont elles-mêmes leurs propres revendications, leurs propres sentiments d'exclusion... C'est un travail lourd au quotidien, car face à nous, on a des dispositifs, des systèmes organisés et des corporations qui  tiennent des discours défensifs ou simplistes dans l'auto-proclamation (« nous sommes », « je représente... »), et nous tombons souvent dans ce piège.
On essaye de se positionner en terme de modèle économique. L'économie n'est peut-être pas seulement bipolaire, avec d'un côté le secteur du marché privé et de l'autre le secteur public et administré, il y a aussi une économie plurielle (cf. Jean-Louis Laville).

Ce qui frustre Jean-François Burgos (FNCC), c'est qu'il y a chez JM Lucas le refus d'un système par proposition d'un autre système, sans tenir compte de l'usure des systèmes. On entend : « Il faut remettre du sens ». Mais est-ce créateur de sens, en soi, de travailler sur la dignité ? Est-ce qu'on est créateur de sens, ou est-ce qu'on est créateur de nostalgie du sens ?

JM Lucas répond : La démocratie a pris en compte le concept de dignité comme un élément de base qu'on retrouve dans la Déclaration des droits de l'homme et dans le Traité de l'Union européenne. Adoptons le principe de l'équilibre partiel. Si on peut faire un peu mieux demain qu'on ne l'a fait hier, c'est déjà pas mal. La question de la dignité n'est pas renvoyée l'idéal d'une société digne.

C'est une responsabilité d'élu, les acteurs culturels n'ont pas à l'assumer eux-mêmes ; sauf à ce que dans une démarche citoyenne,  les artistes par exemple  fassent leur travail créatif mais qu'ils soient dans l'espace public de la ville ou de la nation partie-prenantes à la négociation collective des standards du vivre ensemble.

Ricardo Basualdo (scénographe urbain)  constate qu'il y a, ici et là, un peu partout, des expériences locales qui sont à l'œuvre, mais également une ignorance de ces expériences, qui devraient être rendues plus visibles et mises en réseau.
JM Lucas critique à ce sujet les 50 expériences culturelles relatées dernièrement dans le Monde (« les faiseurs de culture en France »), dans la mesure où c'est un puzzle, un catalogue d'actions mais qu'il n'y a pas de doctrine. Il y avait peut-être une autre façon de penser l'enjeu culturel à travers ces expériences en en cherchant le sens par rapport à la construction de la société.

Jean-Claude Pompougnac (ex DRAC, ex DAC) revient sur la question du sens. Il y a évidemment un paradoxe dans les constructions théoriques de JM Lucas, il déplace les questionnements par rapport au paradigme politique habituel et normalisé. C'est-à-dire qu'on a un paradigme des politiques culturelles publiques en France qui est usé, on voudrait bien pouvoir en changer comme le disait Ferdinand Richard, mais en même temps on ne sait pas comment le faire. Alors arrive l'intellectuel engagé en colère qu'est JM Lucas,  qui nous explique avec des tas de références qui nous sortent de l'hexagone comment il faudrait penser ou problématiser les choses, en citant des auteurs qui ne sont même pas français, qui ne parlent pas de rayonnement culturel de la France mais de trucs comme la diversité culturelle ! donc il déplace le problème, mais il ajoute immédiatement que pour que tout ça ait du sens il faut organiser la palabre...  C'est-à-dire que l'intellectuel engagé refile le mistigri à la délibération démocratique, ce qui bien sûr, pour les responsables publics, est  totalement insupportable...  Voilà ce qu'il en est de la construction « Lucassienne ».
Il me semble ensuite que JM Lucas est tombé dans le piège que lui a tendu Ricardo Basualdo, quand celui-ci demandait si on ne pourrait pas donner une visibilité aux expériences locales, concrètes. Notre intellectuel engagé critique alors les récentes chroniques du Monde parce qu'il n'y a pas de cohérence politique : mais non, car on ne peut pas avoir à la fois le paradigme politique fort et en même temps l'attention portée à la créativité sociale, qui est forcément toujours un peu imprévisible !

JM Lucas : Le journal Le Monde, qui a tenté de mettre de la visibilité sur des expériences, n'a pas pensé le sens que toutes ces expériences pouvaient avoir, et a ainsi noyé le poisson. Le journal n'a pas la théorie de sa pratique.  Mais pour moi il y a une très grande cohérence, puisque quand je regarde ces expériences, je trouve qu'elles vont bien tous dans le sens d'une conquête de la capacité d'autonomie des personnes.

Ricardo Basualdo : Ce qui nous manque à tous, c'est « faire place » à ces expériences.

Jean-Claude Pompougnac : Sur l'Europe, notre problème, ce n'est pas seulement le fait qu'on se donne en modèle au monde entier parce qu'il y a eu Malraux et le ministère de la culture en 1959, le problème c'est qu'on ne se rend pas compte qu'en faisant ça on reste attaché à une certaine philosophie de l'individu, à une certaine philosophie de l'émancipation, à une certaine philosophie de la culture, qui sont chaque jour démenties par la machine européenne, et que nous avons la plus grande difficulté à faire ce que proposent Ferdinand Richard ou Philippe Berthelot, à savoir remettre en questionnement notre conception franco-française de l'élitisme scolaire et du service public culturel, pour les rediscuter, les renégocier dans notre environnement européen et mondial.

Didier Salzgeber : JM Lucas nous propose des cadres de références ; ce n'est pas les siens, il ne fait que nous répéter ce qu'ont décidé les Etats et les élus, au plan international, européen et national. Il est simplement en train de rappeler la règle républicaine : Vous acteurs, si vous mobilisez de l'argent public, voilà les cadres de référence à mobiliser, non pas pour justifier du bienfondé d'avoir de l'argent mais pour dire que nous nous inscrivons résolument dans la sphère publique que vous avez défini (grâce au vote démocratique).
Par contre nous avons un réel problème de traduction des pratiques. Ces textes ont du mal à être incarnés à la fois dans les expériences,  et réciproquement nous avons un problème de décryptage et d'objectivation des expériences qui sont en train de se passer. C'est-à-dire qu'on a un mal fou à comprendre quels sont les points de jonction entre ce mouvement décidé par les politiques et ce mouvement décidé par les acteurs sur les territoires.

Un débat bien intéressant, que l'on peut ré-écouter dans son intégralité sur internet sur la chaine demain.tv

François Deschamps

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Extrait de Lettre d'information du réseau culture - N° 348 (08/05/2012)
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