Lettre Culture

Lettre d'information du réseau culture

Edito

Pour un Grenelle* de l'éducation artistique et culturelle !. (03/06/2007)

Soyez le premier à rédiger un commentaire !

La question des avantages et des inconvénients d'un ministère commun de l'éducation et de la culture a agité ces derniers temps les milieux artistiques et culturels. Les artistes et les sociétés d'auteur ont tout fait pour « sauver » un ministère de plein exercice... et ils y ont réussi. Pour aller dans le même sens, Jack Lang explique (le Monde du 16.05.2007) qu'il se souvient de la charge "colossale" relevant d'un ministre commun, et d'un contexte très différent de celui d'aujourd'hui (il avait remplacé Jospin à l'Education nationale, tout en gardant la culture, mais après avoir été neuf ans Ministre de la culture).

Dans une tribune publiée par le Monde du 25 mai, mon collègue Pierre-Marie Cuny, directeur des affaires culturelles de Seine-et-Marne, revient sur cette question. Si ce texte arrive un peu tard et s'il aurait gagné en crédibilité en émanant d'un collectif, son coup de gueule mérite d'être cité : « Le Ministère de la culture et de la communication, reconduit comme tel, va continuer à ouvrir quelques bouteilles de champagne autour des festivals (...), alors que la plupart des français n'ont pas encore, en terme de culture et d'information, droit à l'eau courante. Et pourtant, eux aussi paient l'impôt ». Il estime donc regrettable « que l'occasion de marier ambitions culturelles et éducatives ait été manquée par Nicolas Sarcozy ».


Sur le blog d'éconoclaste (l'économie pour les nuls et les autres... ), un article intitulée la mort de la culture ? prônait aussi un ministère commun, afin de faciliter la synergie et la coordination des budgets consacrés à la culture des divers ministères.

Jean-Claude Pompougnac n'est pas soulagé plus que cela de la décision prise, car, indique-t-il dans un article intitulé Nous sommes sauvés !, la disparition annoncée d'un département ministériel « en phase terminale » ne lui paraissait pas la pire des choses à venir ! En effet, « le ministère de la culture, tel qu'il fonctionne en l'état, fait obstacle à l'urgence du moment : mettre la culture au coeur des politiques publiques. Non seulement il est impuissant à infléchir si peu que ce soit la dérive de la culture politique, qui étale sans vergogne le mépris dans lequel elle tient la connaissance objective, la mémoire, et le travail historien (...). Mais il est incapable de coordonner les politiques publiques qui devraient assurer à notre société la mission de service public de transmission culturelle (éducation, création, éducation populaire) ».

La décision de maintenir les deux ministères prise, voilà que sont tombés les décrets d'attribution des ministres concernés. On y lit que « le ministre de l'Education nationale contribue, avec les autres ministres compétents, au développement de l'éducation artistique et culturelle pour les enfants et les jeunes adultes tout au long de leur cycle de formation ». On y lit par ailleurs que la ministre de la Culture « contribue au développement des nouvelles technologies de diffusion, de la création et du patrimoine culturel, et au développement de l'éducation artistique et culturelle ».

Pour Jean-Gabriel Carasso (cf. son blog), le fait que: ces décrets fassent référence « de manière historique » à l'éducation artistique et culturelle est plutôt une bonne surprise. Admettons que ce soit de bonne augure, et attendons la suite...

Ce n'est pas un scoop que d'indiquer que les Rectorats et les DRAC ne se coordonnent pas toujours de façon heureuse, idem entre les Rectorats et les Inspections académiques, ou entre les directions culturelles et de l'éducation des collectivités. Heureusement, pour les collèges, à l'échelle des départements, on avance parfois plus concrètement avec l'inspection académique (avec, souvent, un « prof-projets » déchargé sur un mi-temps pour tout le département...), et le Conseil général, quand il s'est doté d'une véritable politique d'éducation artistique (c'est le cas dans plus d'une dizaine d'entre eux), s'attache à réunir tout ce petit monde autour de la table.

Mais on sait où se situent les problèmes majeurs aujourd'hui : ils sont financiers bien sûr, administratifs aussi (deux problèmes au moins : la globalisation des crédits due à la LOFT pose question car elle s'oppose au fléchage des crédits relatifs aux « heures supplémentaires enseignants » sur les projets culturels ; par ailleurs, quel mode de gestion pour permettre à l'Etat et aux collectivités de gérer ensemble des moyens financiers d'intervention). Mais il faudrait avant tout s'engager dans une « révolution culturelle » qui permettrait de revoir radicalement l'organisation scolaire, ainsi que la mentalité, les motivations, voire des compétences particulières de chefs d'établissements, enseignants, artistes et professionnels de la culture.

On le voit, poser le problème d'un seul mammouth ou bien de deux ministères (un gros et un plus petit), c'était envisager la question par le petit bout de la lorgnette... et oublier une fois de plus que dorénavant l'impulsion en la matière vient, le plus souvent, des volontés des collectivités territoriales. Non, c'est à un geste fort, à un « Grenelle de l'éducation artistique » qu'il nous faut appeler (et nous préparer) avec l'ensemble des acteurs concernés : les ministères, les associations représentant les collectivités territoriales (élus et DAC), les représentants des chefs d'établissement et des enseignants, les syndicats d'artistes, le « Forum permanent pour l'éducation artistique », les fédérations de jeunesse et d'éducation populaire, les représentants des parents d'élèves, etc.).

Il convient d'aller au-delà des douze propositions du Haut-Conseil de l'éducation artistique et culturelle (qu'il faut bien sûr prendre en compte, cf. p.77 à 83 du Rapport annuel 2006). Je n'hésiterai pas à reprendre à mon compte les propos de Nicolas Hulot en matière d'environnement : "On n'a plus l'éternité devant nous. L'heure n'est plus au constat, l'heure est à l'action." S'engager dans une réelle généralisation de l'éducation artistique et culturelle (incluant l'école du spectateur, des ateliers de pratique artistique, des résidences d'artistes dans les établissements, etc.) pourrait nécessiter une loi d'orientation, permettant d'éviter de trop gros écarts selon les territoires. Cela suppose des moyens financiers et humains pour que l'Etat retrouve un rôle d'impulsion, des facilités accordées aux enseignants mais aussi aux artistes, et une réelle volonté de partenariat territorial, dans la durée... Sur cette question, on a trop donné jusqu'alors du temps au temps : le temps est venu d'une réelle politique suivie, accompagnée de moyens à la hauteur des ambitions affichées dans les décrets d'attribution des deux ministères concernés.

François Deschamps

Du nom des « Accords de Grenelle », qui furent signés en pleine crise de mai 1968 entre le gouvernement, des syndicats et des organisations patronales. Le nom de Grenelle est tiré du lieu où se négocièrent les accords, au ministère du Travail situé rue de Grenelle à Paris.

Lettre d'information du réseau culture
Extrait de Lettre d'information du réseau culture - N° 116 (03/06/2007)
Téléchargez le N° 116 - Archives - Vous abonner