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Petites villes et banlieues : salles obscures, avenir obscur ?. (17/02/2008)
S'il est une industrie culturelle, le cinéma français est ce qu'on appelle une exception culturelle depuis la fin de la guerre, dans la mesure où cette économie fait l'objet d'une forte régulation publique, permettant de corriger les lois du marché (c'est-à-dire les intérêts immédiats des producteurs et des distributeurs) en développant l'accès à la diversité culturelle sur l'ensemble du territoire, au profit d'un réseau de salles de proximité (unique au monde). Ce soutien public s'explique aussi par une tradition française ancienne : la dynamique engendrée par les cinéphiles, depuis les ciné-clubs (URFOL, FLEC), les réseaux de cinéma itinérant, jusqu'aux salles « art et essai » (AFCAE).
Cette régulation a été tout d'abord mise en œuvre par l'Etat, en particulier via deux organismes :
- le CNC : il réglemente, soutient et promeut cette économie par de nombreux fonds d'aide, en particulier le fonds de soutien » (enveloppe alimentée par une taxe sur les tickets d'accès aux films, créant une solidarité de tous les acteurs du secteur cinématographique). Le CNC soutient également les festivals et la formation au cinéma des scolaires.
- l'ADRC (Agence pour le développement régional du cinéma) : elle joue un rôle de conseil pour la construction et l'aménagement de salles de cinéma et finance des copies pour les petites salles.
Tandis que se développaient les multiplexes dans les centres-villes et les périphéries urbaines, les collectivités territoriales, prenant en compte la fonction de la salle de cinéma comme élément de lien social, d'éducation à l'image et d'aménagement culturel (maillage) du territoire, accroissaient leur soutien aux salles indépendantes ou municipales, aidées en cela par la loi de 1992 (dite loi Jean-Pierre Sueur).
Aujourd'hui, trois types de difficultés créent une crispation chez tous les acteurs concernés :
1) la remise en cause de l'intervention publique en faveur des salles municipales et indépendants. Elle se concrétise par les attaques juridiques de grands distributeurs (UGC, MK2...) qui contestent aux collectivités la légitimité d'agir dans l'intérêt général, en aidant certaines salles municipales ou indépendantes, sous prétexte de concurrence déloyale. La pression des grands groupes est très importante sur les distributeurs : plus il y a de multiplexes, plus l'accès aux films porteurs (comme Ken Loach, Almodovar, Téchiné, Woody Allen...) devient difficile pour les salles de proximité (refus de copies de films, ou sorties différées dans le temps).
Comment expliquer cela ? Les 1 000 cinémas associatifs et municipaux, s'ils représentent 53% des sites, ne représentent que 8% du marché. Mais comme les publics des multiplexes vieillissent et sont happés par d'autres pratiques (internet, etc), ce petit marché commence à intéresser pour partie les majors, en particulier dans les agglomérations urbaines.
Les salles « art et essai » misaient sur les films porteurs, et à la marge pouvaient prendre des risques sur d'autres films : mais aujourd'hui, les multiplexes veulent se garder la part la plus juteuse.
2) Le désengagement de l'Etat
Le désengagement progressif de l'Etat est réel, même s'il est progressif. Face à la grogne, la ministre de la culture a tenté de calmer le jeu, en indiquant que l'enveloppe de rattrapage obtenue pour le spectacle vivant pourrait servir aussi pour le cinéma... Mais on sait que les DRAC renflouent d'abord les grands équipements de spectacle vivant, aux dépens de la politique d'action culturelle. S'il s'agit de petites subventions, les sommes en question sont pourtant vitales pour les petites associations (coordinations régionales pour l'éducation à l'image, festivals, foyers ruraux, MJC, FOL, réseaux de cinéma itinérants) qui fonctionnent le plus souvent avec de petits budgets et des contrats aidés. Un appel à la fermeture des cinémas indépendants le 22 février au soir, pendant la cérémonie des César 2008, a été lancé par des professionnels et des associations pour protester contre cette situation.
3) la mise en place de la diffusion numérique
Après la prolifération des multiplexes et l'installation des cartes illimitées, l'arrivée annoncée de la diffusion numérique peut se révéler une étape de plus dans les processus de concentration et de conquêtes de parts de marché. L'industrie du cinéma a décidé bon gré mal gré que la filière passerait au numérique (les distributeurs y sont favorables car le 35 mm est coûteux). Selon un planning qui démarre dès la fin 2007, CGR (l'un des 3 grands circuits français) a passé un accord avec AAM (Arts Alliance Media) pour équiper ses 400 écrans en numérique, en se basant sur le principe du VPF (Virtual Print Fee), qui consiste en une contribution partielle des distributeurs au financement du matériel, le solde restant à charge de l'exploitant.
L'ADRC se soucie de ces questions, qu'elle compte travailler avec le CNC (qui lui ne semble pas pressé de prendre de décision rapide, le circuit UGC freinant au maximum), ainsi qu'avec les associations d'élus. Elle rédige pour l'instant un texte précisant les enjeux de la numérisation et son coût réel pour les salles, incluant les coûts induits (chaine sonore, climatisation des cabines, etc.).
Selon un communiqué de l'AFCAE et du SCARE aux spectateurs des salles art et essai, pour toutes ces raisons, « il y a là un véritable risque de retour à un cinéma à plusieurs vitesses, mettant en cause la tradition de diversité et le principe de solidarité qui fondent notre vie culturelle ».
Et le 7ème art, dans tout cela ? il est plus que jamais nécessaire, partout, pour faire vivre des paroles fortes, des mémoires oubliées, pour combattre l'habitude et échapper à la raison : pour Blaise Cendrars, les cinémas sont « des embarcadères vers on ne sait où »... Comme tout art, en somme !
François Deschamps

Extrait de
Lettre d'information du réseau culture - N° 149
(17/02/2008)
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