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Edito

Le rapport d'Eric Gross sur l'éducation artistique et culturelle : le début d'une vraie politique, ou la forêt qui cache l'arbre ?. (29/12/2007)

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L'Inspecteur général de l'éducation nationale Eric Gross vient de remettre son rapport aux ministres de l'Education nationale et de la Culture qui lui avaient confié une mission assez « ciblée », tant dans les actions qu'il lui était proposé de promouvoir que dans le temps qui lui était donné pour écrire son Rapport (cf. mon édito dans la Lettre d'info n°124 du 27 août 2007).

Après le rapport de Marcel Bichat (CES) sur les enseignements artistiques à l'école (2004), le rapport d'information de la députée Muriel Marland-Milittellola et son examen en commission (2005), après la mise en place il y a moins de deux ans du Haut Conseil de l'éducation artistique et culturelle (dont on ne sait s'il a encore une existence...) et son rapport 2006, enfin récemment le rapport sur les enseignements artistiques à l'école primaire (en mai 2007)...encore un nouveau Rapport, me direz-vous ?

Son titre n'est pas un modèle de synthèse. Il s'intitule en effet : « Un enjeu reformulé, une responsabilité devenue commune, 20 propositions et 8 recommandations pour renouveler et renforcer le partenariat Education-Culture-collectivités locales en faveur de l'éducation artistique et culturelle » (EAC).

Ce rapport s'inscrit dans le contexte d'une commande politique forte venue du Président de la république dans ses lettres de mission aux deux ministres concernées. Même s'il convient de relativiser, car tous les présidents de la République ont parlé de cette nécessité... sans que jamais les moyens ne permettent la généralisation, hormis la tentative des classes APAC lancée par Jack Lang.


Des objectifs ambitieux et louables

Je partage totalement cette exhortation à «donner à la société française l'impulsion décisive pour qu'elle accorde, dans l'éducation de ses jeunes, la même place à la culture et aux arts que celle qu'elle a fini par accorder au sport». On ne peut qu'être d'accord avec des affirmations de ce genre : « il ne s'agit plus seulement pour la culture de simplement concourir à une éducation artistique donnée l'école et par l'école ; il s'agit aussi d'une éducation la culture donnée par la culture, c'est-à-dire la sphère englobant les institutions culturelles (dépendant de Etat et des collectivités), les acteurs associatifs et les industries de création (livre et cinéma).

Je suis sensible aussi au fait que soit explicitement affirmée une exigence, à savoir que « dans le partenariat, les collectivités territoriales (...) doivent prendre part aux moyens et avoir part aux décisions sur les contenus. Lorsque le partenariat est noué de cette façon, la réussite peut être exemplaire ». C'est une reconnaissance de leur rôle d'acteurs à part entière, dans le cadre d'un partenariat territorial renouvelé et renforcé qu'appelle de ses vœux Eric Gross.

D'après l'auteur, cette étape nouvelle devrait permettre un saut quantitatif (permettre à tout élève de bénéficier de l'EAC) tout comme un saut qualitatif : un parcours de l'élève cohérent alliant une initiation à l'histoire des arts, la rencontre avec les artistes et les œuvres, et enfin l'apprentissage d'une pratique.

En matière d'histoire des arts, une attention particulière est portée sur l'éducation à l'image en raison de l'offre croissante d'images sur des supports multiples qui vont du cinéma à la télévision, et de l'ordinateur au mobile. Pour ce qui est de la rencontre avec les artistes et les œuvres, leur richesse et leur diversité, elle ne peut se faire « qu'en visant l'exigence et l'excellence », ne pouvant « en aucun cas être de l'ordre de l'occupationnel ». Cependant, pour ce qui est d'une pratique par tous les élèves, l'auteur se fait l'écho d'interrogations : l'école peut-elle et doit-elle faire plus que ce qui existe aujourd'hui ? le degré d'exigence souhaité pour l'histoire de l'art et la rencontre avec une œuvre doit-il être le même pour l'apprentissage d'une pratique ? A se poser la question, on devine la réponse suggérée... Pourtant, je suis de ceux qui pensent que la pratique artistique collective est d'une incroyable richesse en terme de développement de la sensibilité, de la perception corporelle, de l'écoute de l'autre...

Des modalités souvent freinés par des moyens défaillants

L'interrogation sur les moyens nécessaires à une telle politique poussent hélas Eric Gross à faire des propositions modestes, tout en compensant cette réserve par la multiplication même des propositions. Il est suggéré ainsi de « valoriser et transmettre la dimension artistique et culturelle des disciplines existantes » plutôt que de développer une discipline de l'histoire de l'art, qui nécessiterait la création par l'Etat de nombreux emplois spécialisés. La création d'une section histoire de l'art aux concours de l'agrégation et du Capes permettrait juste à un noyau de spécialistes d'assurer des missions de coordination à l'échelle académique.

A l'échelle académique encore, il conviendrait, avec la coopération des structures culturelles, de développer l'offre de formation continue des enseignants, « mais cela posera une question de moyens, dont la solution passe au moins en partie par la mobilisation des crédits de formation de l'éducation nationale ». Il faudrait aussi accroître les mises à disposition d'enseignants dans les services éducatifs des établissements culturels. En aura-t-on les moyens ?

En ce qui concerne les ressources numériques à disposition des enseignants, celles qui sont payantes...pourraient baisser grâce à la croissance du nombre des abonnements (c'est un appel du pied aux collectivités pour qu'elles donnent les moyens aux établissements de s'abonner...). S'agissant de l'usage pédagogique d'extraits d'œuvres protégées par le droit d'auteur, Eric Gross prône qu'on éclaircisse les choses par voie législative en instituant une «gestion collective obligatoire» des droits. Il est aussi suggéré de renforcer les dispositions concernant l'accès à l'art et à la culture lors de la révision du cahier des charges et des missions des chaînes de télévision publiques.

Soutenir les chefs d'établissement pour doter leur établissement d'un projet culturel élaboré (global et articulé) est un souhait que je partage, mais la possible implication des collectivités territoriales (par ex. les services culturels départementaux pour les collèges) au côté du Rectorat et de la DRAC n'y est pas mentionnée. Il est proposé, ce qui est une bonne résolution, de replacer le CDI au cœur des projets culturels des établissements. Cependant la création de médiathèques, salles d'exposition ou salles de projection dans les établissements doit être maniée à mon avis avec précaution, car elle peut aussi être un frein à la nécessité de pousser les élèves à découvrir les établissements culturels publics existant sur leur territoire...

Le rapport promeut les projets collectifs (« avec 1 million d'euros de plus à trouver par le CNC, les dispositifs Ecole, collège et lycée au cinéma pourraient toucher 20% de la population scolaire, au lieu de 10 % aujourd'hui » !). La « visite scolaire », apte à concerner un maximum d'élèves, est réhabilité dans ce rapport, qui évoque même l'idée d'une « journée nationale de la visite scolaire ». Son impact pédagogique serait renforcé par la présence de médiateurs formés : la ministre de la culture a demandé à sa collègue de l'économie qu'on réserve un volant « d'emplois aidés » à cette fin...Quant à aller visiter les grands équipements parisiens, on sait que cela attire beaucoup les enseignants, mais vu les frais de transport élevés, cela se fait souvent au détriment des autres projets...

L'impulsion politique pourrait être donnée d'abord par un protocole interministériel (encore un), puis par une circulaire interministérielle afin que dans chaque académie soit encouragée les contractualisations avec les communes, les Départements et les Régions, sous la forme d'une convention pluriannuelle. Un projet de cahier des charges pour ces conventions ferait déjà l'objet d'échanges et de concertations (les associations nationales d'élus sont elles saisies ?). Cette convention déterminerait entre autres les moyens mobilisés pour répondre à l'enjeu de généralisation et déterminerait les modes d'évaluation (qui seraient bien entendu confiés aux inspections générales de l'Etat). Il est proposé deux réunions générales annuelles de concertation à l'échelle de l'Académie (qui sont souvent, je puis en témoigner, des « grands messes » inutiles, avec un trop grand nombre de participants. Nulle part n'est pointé, en revanche, l'intérêt de réunions de concertation à l'échelle départementale, beaucoup plus efficaces.

Enfin, de nombreuses propositions me paraissent plutôt anecdotiques :

- pour les enseignants, la gratuité des 34 musées nationaux et des 100 monuments nationaux (d'une part c'est déjà le cas pour un certain nombre d'entre eux ; d'autre part pour les musées et monuments territoriaux, aucun lieu élargi de concertation et de décision n'est suggéré) ;

- la refonte du portail interministériel pour l'EAC, validé juridiquement et scientifiquement, ayant valeur de label et recommandation (ce n'est pas le cas actuellement ?) ;

- un fonds d'aide à l'édition dans le domaine de l'EAC, qui devrait être doté dès 2008 d'un budget de 100 000 € (somme dérisoire à l'échelle nationale) ;

- un livret personnel de l'élève retraçant son parcours en terme d'éducation artistique et culturelle ;

- la création d'un centre d'hébergement d'élèves, permettant d'accueillir en permanence 500 élèves pour des séjours de 24 à 48 heures à Paris ; etc.

Je considère qu'il y a dans ce Rapport un certain nombre de paroles fortes et pertinentes en terme d'objectifs généraux et opérationnels. Mais connaissant l'état des moyens disponibles au niveau de l'Etat, Eric Gross en a appellé à l'éclosion de mille fleurs, comme l'a écrit Vincent Noce dans Libération (1). Question : la multiplication de multiples petites mesures peut-elle suffire à compenser le manque d'une politique puissante, susceptible d'entraîner l'adhésion du corps enseignant, à la base de la réussite de toute politique d'éducation artistique et culturelle ?

Quelle suite sera-t-il donné à ce rapport ? Xavier Darcos et Christine Albanel présenteront leurs propres propositions à la fin du mois de janvier 2008, alors qu'on apprend que la commission des affaires culturelles du Sénat va charger la sénatrice Catherine Morin-Dessailly d'un nouveau rapport sur le sujet. Le thème est inépuisable... mais on s'épuise à ne pas voir venir une véritable généralisation...

François DESCHAMPS

Téléchargez le Rapport d'Eric Gross (la synthèse du rapport d'analyse et de propositions figure à la fin, pages 52 et 53)

(1) « L'art fera école », un article de Vincent Noce dans Libération du 24.12.2007. Voir aussi : « Des pistes pour l'éducation artistique », un article de Françoise Dargent dans le Figaro du 21 décembre.- Un entretien d'Eric Gross avec l'Agence de presse AEF

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Extrait de Lettre d'information du réseau culture - N° 142 (29/12/2007)
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