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Edito

Conseil pour la création artistique : une stratégie d'évitement du Ministère ?. (10/02/2009)

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Le 2 février a été installé un « Conseil pour la création artistique » aux côtés du Président de la République, à l'Elysée. Il est présidé par lui-même, la Ministre de la culture étant déléguée à la vice-présidence, et le distributeur de cinéma Marin Karmitz (cinémas MK2) étant désigné délégué général.

L'annonce de cette création, faite à Nimes il y a quelques semaines, avait alors intrigué, voire surpris : pourquoi le Chef de l'Etat veut-il se mêler lui-même d'un domaine aussi sensible ? Son discours du 2 février apporte des précisions. Notons d'abord sur la forme que s'il a fait quelques digressions, il a surtout lu avec attention un texte qu'il n'avait pas l'air de s'être totalement approprié, non sans y mettre l'énergie qu'on lui connaît pour donner son point de vue sur beaucoup de choses.

Il commence d'abord par se justifier : l'Etat a toujours été le protecteur des artistes, il considère donc cette démarche moderne et « libérale », sans volonté d'instrumentaliser quiconque. Il explique ensuite (et on ne peut qu'approuver des deux mains) que la culture est notre bien le plus précieux, que la crise renforce d'ailleurs le besoin de culture et de créativité, et que c'est un secteur économique capital.


Il liste alors les chantiers en cours : la refonte de l'administration du Ministère, le problème lancinant du financement du patrimoine, les droits d'auteur sur internet (son thème favori), le service public de l'audiovisuel, enfin le renouveau de la création artistique. Ce thème n'est abordé qu'après une charge sans équivoque à l'encontre du Ministère de la culture (il raille « ses colloques et ses rapports entassés sur des linéaires d'étagères »), alors que « moi ce n'était pas un rapport dont j'avais besoin, c'est d'action, de décision, de faits, d'objectifs, et même... de résultats ! »

Renvoyant dos à dos le mythe de l'Etat protecteur tout puissant sans qui l'artiste ne serait rien, et celui d'un Etat castrateur de talent, il reprend à son compte (sans aucune mention de l'auteur !) la belle formule de Jean Vilar « l'élitisme pour tous » en y ajoutant : «... et des aides aux meilleurs » !

A l'instar de tous les présidents qui l'ont précédé, il a ensuite de très belles paroles sur l'éducation artistique qui doit être notre priorité, parce que la pratique de l'art rend plus intelligent et plus créatif, et permettra d'élargir les publics. Il compte d'ailleurs sur des propositions très ambitieuses des ministres de l'éducation nationale et de la culture, en insistant sur le besoin de lieux de culture dans les lycées (aux Régions de financer !) et dans les universités.

Il en vient ensuite à l'aide aux artistes. Il regrette que l'Etat n'arrive pas à faire des choix : « En étendant le territoire de ses interventions sans toujours s'en donner les moyens, l'Etat a conduit une sorte de fuite en avant, qui lui fait subventionner toujours plus de structures, accorder toujours plus de labels, et naturellement avec des moyens toujours plus limités à chaque intervention ». Par ailleurs, les places étant prises par les aînés (au passage, on entend une critique sur le renouvellement des subventions d'une année sur l'autre), les jeunes créateurs les plus brillants ont du mal à avoir accès au processus de subventions du Ministère de la culture. Il est donc impératif de savoir discerner la qualité. Mais on reste sur sa faim sur le « comment faire », puisqu'il reconnaît un peu plus loin que le résultat sera toujours très largement aléatoire puisque l'art n'est qu'une succession de prototypes...

La proposition qui est faite consiste à construire l'environnement culturel et financier qui permettra aux artistes de trouver les ressources nécessaires à leur épanouissement. La formule de « l'agence » nationale est mise en avant, à commencer par le modèle du CNC (Centre national du cinéma), qui a été suivi de celui du Centre National du Livre (« dont il nous faut Christine conforter rapidement les ressources ») et même du CNV (Centre national des variétés, chanson, jazz). Des agences qui se voient confier des missions spécifiques de soutien à tel ou tel domaine de l'activité culturelle, et qui se séparent progressivement des directions centrales du Ministère.

Faut-il comprendre à demi-mot qu'au-delà de son rôle de laboratoire d'idées, ce Conseil pour la création artistique pourrait devenir ou initier une structure d'intervention du même type dans le domaine du spectacle vivant et des arts plastiques ? Toujours est-il que jusqu'alors, il s'agissait d'agences qui intervenaient dans des domaines liés à des industries culturelles (avec des ressources affectées et des ressources propres non négligeables), ce qui pour une part n'est pas le cas du spectacle vivant et des arts plastiques. Et puis, que deviendra ce Ministère de la culture s'il n'est pas clairement positionné pour coordonner et assurer la cohérence d'une une telle organisation ?

Le chef de l'Etat soutient ensuite le principe des commandes publiques (faites par l'Etat ou les collectivités territoriales) et pense qu'on peut aller plus loin en matière de mécénat.

Une nouvelle critique des technocrates, du ronronnement des habitudes (qu'il oppose aux grands projets), et des décennies de mauvaises habitudes, bref un tableau assez noir de la situation le conduisent à vouloir donner un coup de pied dans la fourmilière (sic) : Je crois profondément à la capacité de l'Etat d'impulser un changement de culture, de fonder une nouvelle politique pour apprendre à mieux soutenir le processus de création.

D'où son appel aux membres du Conseil pour lui faire des propositions innovantes, comme le furent dans les années 60 les Maisons de la culture. Il plaide aujourd'hui pour la création d'« espaces de partage du savoir » ouverts en soirée et le dimanche, n'en déplaise aux professionnels (est-ce qu'aujourd'hui on n'a pas besoin d'un peu moins de statuts et d'un peu plus de passion ?)... Une négociation globale des droits d'auteurs permettrait dans ces lieux de mettre à la disposition des jeunes, par internet, des œuvres littéraires, cinématographiques ou musicales. On en reviendrait donc pour les jeunes au principe tant décrié d'une licence globale ?

En conclusion, il déclare : Je veux que ça bouge, je veux que ça change, je veux que la culture soit notre réponse à la crise économique mondiale (...) et pour que ça soit vrai, il faut que la création soit au coeur de cette politique culturelle que je souhaite impulser.

Je veux vaincre la pensée unique, le sectarisme, les sectes qui voudraient vous inscrire tous dans des petits milieux alors que la culture doit rayonner pour tous, lance-t-il enfin aux membres du Conseil !

Sous le couvert de propos très consensuels sur le rôle de la culture, on découvre une réelle critique de l'action du Ministère de la culture, que l'on estime incapable de se refonder (les piètres résultats des Entretiens de Valois n'y sont peut-être pas pour rien). On a ainsi le sentiment, avec cette alliance directe entre l'Elysée et le Conseil de personnalités artistiques que l'on institue, que l'on cherche des voies d'évitement pour aller de l'avant. Jusqu'au jour où l'on estimera inutile l'existence même de ce Ministère... Ne serait-ce finalement pas cela, le « changement de culture » qu'appelle de ses vœux le chef de l'Etat ?

François Deschamps

Cf. aussi « Drôle de conseil »

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Extrait de Lettre d'information du réseau culture - N° 195 (10/02/2009)
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