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Des "Indignés" aux "Wutbürger"

Article du numéro 470 - 16 septembre 2013

Repères

Quels que soient les ébranlements institutionnels - considérables mais ambigus - qu'ils ont suscités dans le monde arabe, il faut reconnaître que les « Indignés », en Europe, n'ont guère eu d'impacts concrets sur la transformation des pays dans lesquels ils ont pourtant manifesté par millions. Sans doute le flou, la généralité et la multiplicité des objectifs que ces manifestants agrégeaient limitaient- ils leur efficacité opérationnelle.

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Quels que soient les ébranlements institutionnels - considérables mais ambigus - qu'ils ont suscités dans le monde arabe, il faut reconnaître que les « Indignés », en Europe, n'ont guère eu d'impacts concrets sur la transformation des pays dans lesquels ils ont pourtant manifesté par millions. Sans doute le flou, la généralité et la multiplicité des objectifs que ces manifestants agrégeaient limitaient-ils leur efficacité opérationnelle. Dans les systèmes politiques autoritaires, le mot d'ordre « Dégage ! » peut avoir une force explosive considérable. Dans les authentiques démocraties, ce message apparaît à la fois trop rustique, trop irresponsable et trop aventureux pour être pris réellement au sérieux.


Citoyens en colère

En revanche, les « Wutbürger » (en allemand, les « citoyens en colère ») semblent beaucoup plus efficaces. Leurs cibles sont précises (le refus de la nouvelle gare de Stuttgart, la limitation des vols de nuit à Francfort, l'abandon de l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, la mauvaise qualité des transports en commun de Rio et Sao Paulo...) ; leur argumentation est documentée ; des projets alternatifs concrets sont parfois proposés. Ils parviennent ainsi souvent à renverser des décisions prises par des majorités d'élus, pourtant démocratiquement choisis.
Facebook, les blogs, les tweets (même si Twitter est à la pensée construite ce que le rap est à l'opéra) multiplient, quasi à l'infini, l'écho d'une opposition à un investissement, celui du rejet d'une infrastructure, la mise en accusation d'une décision technique. Autant une démocratie représentative solide peut s'accommoder de dénonciations vagues proférées par des Indignés aux poussées d'adrénaline bigarrées et indéfinies, autant elle risque d'être de plus en plus souvent battue en brèche par l'énergie ciblée de Wutbürger déterminés et parfois compétents.


Un gigantesque pouvoir de déblocage

Le sociologue Jean Viard soulignait récemment (1) combien les divers personnels politiques continuaient à penser et à agir comme si l'on était encore dans le monde d'hier alors que les citoyens, pour les plus actifs - et particulièrement nombre de jeunes - fonctionnent déjà dans le monde de demain. Les Wutbürger sont-ils en train d'acquérir un gigantesque pouvoir de contestation, d'interpellation et déblocage ? Sous le triple surgissement du pouvoir latéral, des réseaux sociaux et, d'une manière plus générale, de toutes les potentialités du web collaboratif, la démocratie représentative saura-t-elle inventer sa propre remise en cause ? Saura-t-elle tenir compte des nouveaux comportements que va durablement susciter chez les citoyens la conscience qu'ils auront désormais de la force collective neuve que leur donnent les formidables outils d'information et de pression dont ils disposent maintenant ?
S'ils venaient à ignorer l'inéluctable mutation, pour sa propre survie, de la démocratie représentative et à oublier de faire les efforts d'imagination nécessaires pour la susciter, les partis politiques (avec leurs rituels, leurs grands-messes, leurs incantations hémiplégiques - Gauche/Droite -, leurs éléphants qui s'épuisent en querelles de courants et d'ego et leurs militants qui attendent leur tour), ces partis-là, hier si utiles, pourraient bien relever rapidement de la muséographie et, sans doute avant un siècle, du carbone 14.

(1) Jean Viard in Le Monde (30 juin 2013) « Notre-Dame-des-Landes, totem de nos inquiétudes ».