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Elle est pas belle ma police municipale ?

Article du numéro 470 - 16 septembre 2013

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Sans le dire explicitement, nombre de maires le pensent tès fort : l'État ne remplit pas ses fonctions régaliennes en matière de sécurité. Profitant du vent porteur électoral (mars 2014, c'est maintenant), ils placent la sécurité au coeur du programme électoral. « Shérifisation » de l'action municipale, assurent les uns. Prise de conscience salutaire, prônent les autres. Un débat qui, de Marseille à Nice en passant par Auch ou Bergerac, dépasse les frontières politiques...

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Certains Marseillais ont même songé à Batman. Qui peut sauver Marseille ? C'est la question que pose, avec ironie, un collectif créé la nuit qui a suivi le défilé de cinq ministres à Marseille, le 20 août dernier. Proches de l'association libérale Liberté chérie, de l'UDI ou encore du Parti radical de gauche, les membres du collectif entendent ainsi critiquer la récupération politique de la situation sécuritaire marseillaise. Si le collectif en question a réuni près de cinq cents signatures le soir même de sa constitution, il n'est pas certain qu'il ne se structure au-delà de ce simple cri du c½ur. Cet été, la criminalité n'est pas partie en vacances du côté de Marseille et de ses environs. Et la préfecture de police a bien du mal à convaincre l'opinion publique que les choses vont mieux, que la comptabilité macabre des meurtres est en deçà du décompte de l'année dernière, que les violences sur la voie publique ont reculé en un an de 8 %. Meurtre après meurtre, le débat se déplace sur le terrain politique. Manuel Valls, qui appelait le 11 août à éviter les « surenchères et polémiques déplacées », ne s'est pas appliqué ses propres recommandations, accusant Jean-Claude Gaudin des insuffisances des effectifs de police municipale à Marseille. Ce dernier a saisi la première occasion, le 4 septembre, pour blâmer le gouvernement de « mépriser Marseille ». Le maire de Marseille n'a pas apprécié que le gouvernement annonce le renfort de policiers à Lille alors qu'à Marseille, ils « n'arrivent qu'au compte-gouttes ». « Le gouvernement a déclaré que Marseille était une priorité nationale, rappelle de son côté Caroline Pozmentier (UMP), adjointe à la sécurité. Il doit tenir sa promesse. M. Valls a fait un premier effort, mais il faudrait 1 500 policiers supplémentaires pour couvrir vraiment la ville ».


Quels renforts policiers ?

Le débat sur la sécurité bouscule les frontières habituelles des partis. Samia Ghali, sénatrice-maire PS des 15e et 16e arrondissements, se dit « déçue » par l'action du gouvernement, un an après le comité interministériel auquel elle a cru. Eugène Caselli, président PS de MPM, réclame de son côté l'extension de la zone de sécurité prioritaire (ZSP) à l'ensemble de la ville. Une mesure jugée « inutile » par Manuel Valls. Les élus socialistes, le FN ou encore Guy Teissier, député-maire UMP des 9e et 10e arrondissements, n'hésitent pas à pointer la faiblesse de la police municipale, après 18 ans de gestion gaudiniste. « Nice a plus de policiers municipaux que Marseille pour une population 2,5 fois moins importante », souligne la ministre Marie-Arlette Carlotti, elle aussi candidate aux primaires, n'hésitant pas à prendre Christian Estrosi comme référence ! Elle épargne Manuel Valls, rappelant que le quinquennat Sarkozy s'est soldé par la suppression de policiers sur Marseille et que l'actuel ministre a rétabli l'équilibre. Proche de Valls, Patrick Mennucci soutient le bilan du ministre de l'Intérieur. « Notre réflexion sur la sécurité ne peut se limiter à la seule question des renforts policiers, assure le député-maire des 1er et 7e arrondissements, candidat aux primaires. La réponse doit être globale, avec une véritable gestion de Marseille, une redynamisation de l'économie et de l'éducation ». En attendant, les violences se poursuivent... Et « le pacte national », voulu par Manuels Valls et réuni dare-dare à Marseille en préfecture le 7 septembre, n'a fait que confirmer le sentiment souvent exprimé par les spécialistes que seule une action de fond, étalée sur plusieurs années, est en mesure de dégager des solutions durables en la matière. Jean-Claude Gaudin en a tout de même profité pour annoncer le recrutement de cent policiers municipaux supplémentaires, l'État s'engageant de son côté à renforcer, une fois de plus, le nombre de policiers avant la fin de l'année.


La « première police municipale de France »

Le contexte marseillais est singulier, mais la sensibilité au thème de la sécurité ne concerne pas que la deuxième ville de France. Beaucoup de maires, à l'approche des municipales, font du renforcement des effectifs de police municipale un des axes de leur programme. À la pointe de ce combat, Christian Estrosi, député-maire UMP de Nice, proche de Nicolas Sarkozy (lire encadré). Ce dernier a une conviction chevillée au corps : il veut « nationaliser » la police municipale. Et en attendant d'être en mesure de le faire au Parlement, si la droite revient un jour aux affaires, il multiplie les symboles. Au c½ur de l'été, il a mis les petits plats dans les grands pour la cérémonie de prise de fonction de son nouveau directeur de la sécurité et de la prévention. À 55 ans, Christophe Darmon est un jeune retraité de la police nationale au sein de laquelle il a exercé 32 ans, dont 20 en qualité de responsable de la Compagnie départementale d'intervention. Ce Niçois dirige désormais 380 policiers et 160 agents de surveillance de la voie publique qui composent « la première police municipale de France », comme ne cesse de s'en enorgueillir Christian Estrosi. Le nouveau directeur est en phase avec « son maire » : « Quelle que soit sa tenue, le policier est au service du public ». À lui de relever les trois grands défis posés par le maire : la proximité, avec une forte présence sur la voie publique « pour dissuader ou intervenir en flagrant délit », « faire reculer les incivilités, squats et installations par effraction des gens du voyage », et l'accompagnement des victimes. Le maire de Nice ne veut pas en rester là. Il souhaite que les policiers municipaux aient les mêmes attributions que les policiers nationaux, par exemple la possibilité accordée « aux policiers municipaux de contrôler les identités, [ce qui] garantira plus d'efficacité ». Comment expliquer une telle focalisation sécuritaire ? Christian Estrosi répond très simplement : « L'État ne remplit pas sa mission régalienne. Si c'était le cas, M. Valls me mettrait 300 policiers nationaux de plus à Nice » (lire encadré).


Nice et ses « 2 400 flagrants délits municipaux »

Dans un entretien à paraître (Objectif Méditerranée, septembre), Christian Estrosi déroule le fil de sa logique. À la question : « Vous avez suscité la polémique cet été, en proposant aux maires de les conseiller pour mieux « mater » les Roms. Comprenez-vous que certains citoyens soient choqués par ces propos ? », il répond : « Je ne fais pas de la politique sur ces sujets de société. Je ne suis pas sectaire. Seul l'intérêt général prévaut à mes yeux. Quand des problèmes se posent aux citoyens, les réponses doivent être concrètes. Sinon, les citoyens se détournent de la politique. C'est ce que je crois avoir fait en l'occurrence. Dans le domaine de la sécurité, il faut être pragmatique. Dans un premier temps, Manuel Valls a considéré que Nice pouvait se passer des zones de sécurité prioritaire (ZSP) avant de se raviser. Pour l'heure, les ZSP s'apparentent à une coquille vide. Heureusement, ce que nous avions fait avec les groupements interrégionaux (GIR) sous le gouvernement Fillon et l'impulsion de Sarkozy, réunissant tous les acteurs de la sécurité dans une même entité, fonctionne encore. À Nice, je mobilise la police municipale pour traiter des problèmes de délinquance quotidienne. Nous comptons 380 policiers municipaux et 150 adjoints de sécurité. Ils peuvent s'appuyer sur l'aide précieuse de 850 caméras vidéo. La police municipale est intervenue en 2012 sur 2 400 flagrants délits ».


Bergerac, Angoulême, Auch...

On pourrait déduire des cas marseillais et niçois qu'ils sont symboliques des dérives inciviques et des violences pernicieuses des grands centres urbains. C'est faux. Les territoires périurbains, les moyennes et petites villes, voire la ruralité, se sentent aussi concernés. Les exemples sont de plus en plus nombreux. Dans la nuit du 20 au 21 août, de jeunes habitants de Bergerac (Dordogne) ont franchi la ligne jaune en incendiant, entre autres, un compteur de gaz. De menus faits, certes répréhensibles, mais qui combleraient d'aise les policiers marseillais. Pourtant, la mairie a décidé de sortir les grands moyens pour décourager les délinquants en herbe. « Nous avons mené une réflexion sur les actions par rapport à la tranquillité publique et à la sécurité des biens et des personnes », assure le maire, Dominique Rousseau. Deux mesures concrètes ont été prises : la police municipale patrouillera et interviendra désormais en ville sept jours sur sept, et 24 heures sur 24. « Trois équipes vont se relayer : une le matin, une l'après-midi et une la nuit. Elles sillonneront l'ensemble de la commune, en connexion avec la police nationale », explique le maire. La mesure est en place depuis fin août. Le maire a souhaité adosser à cette mesure répressive une démarche préventive, en lançant dans les rues dix médiateurs. Leur rôle sera d'aller à la rencontre des jeunes, mineurs ou tout juste majeurs, en situation de marginalisation, ou qui en présentent le risque. « Elles seront présentes dans les lieux publics, la rue, les cages d'escalier des immeubles, les squares... Elles auront vocation à réguler les rapports et à privilégier le dialogue », ajoute Dominique Rousseau. Le maire regrette que la réponse pénale ne soit pas à la hauteur des efforts entrepris par les maires. Il n'a toujours pas digéré le fait que les sept jeunes interpellés à la suite des dégradations de la fameuse nuit des 20 au 21 août aient été relâchés quelques heures après leur garde à vue. À ceux qui l'accusent de faire de ce thème le fer de lance idéal de la prochaine campagne municipale, il coupe court : « J'ai toujours été très attentif à ce sujet. Le temps de la campagne viendra », assure-t-il.


Auch crée sa police

Récemment, les policiers municipaux d'Angoulême­ (Charente) ont demandé à être armés. Cette décision revient aux maires et beaucoup d'entre eux sont sceptiques. Longtemps, Jean-Claude Gaudin n'a cessé de répéter : « Je ne veux pas me réveiller un matin en apprenant qu'un de mes policiers avait abattu un jeune... ». Le maire de Marseille avait fini par céder. Noble attention que le durcissement de la situation sociale, assurent les policiers municipaux, rend quelque peu naïve. Dans un quartier sensible d'Angoulême, deux homicides ont eu lieu en plein été. Deux faits divers qui ont poussé les policiers municipaux à ressortir des placards cette vieille revendication de l'armement. Pour l'heure, le maire d'Angoulême, Philippe Lavaud, résiste : « Les missions de la police municipale entrent dans un cadre politique qui relève de la tranquillité publique. Ce n'est pas un rôle de répression ou d'intervention », lesquels sont l'apanage de la police nationale, laisse-t-il entendre.
Jusqu'à présent, la ville d'Auch (Gers, 23 000 habitants), ne disposait pas de police municipale. Elle employait une dizaine d'ASVP (agents de surveillance de la voie publique) qui géraient le stationnement et le marché. À partir de janvier, cinq policiers municipaux seront recrutés. Leur mission : la lutte contre les incivilités dont la mairie assure, même si elle ne dispose pas de chiffres, qu'elles ont fortement augmenté. Incivilités, le terme revient en boucle. Les opposants au maire accusent ce dernier de profiter du contexte préélectoral pour occuper le champ médiatique. L'entourage de ce dernier assure qu'il s'agit de réagir face à un phénomène de plus en plus perceptible. « Les incivilités n'entrent pas dans la catégorie des délits. La police nationale n'intervient donc pas ou peu sur ces problèmes », poursuit-on. « Les incivilités, ajoute-t-on encore, ce sont par exemple des jeunes qui traînent en permanence devant les vitrines d'un commerçant, les occupations d'espaces publics, les problèmes de propreté ou de nuisances sonores ». La création des cinq postes de policiers municipaux s'inscrit dans le prolongement de celle, à la mi-juillet, de quatre postes d'adjoints de sécurité publique dans la police nationale.


Gauche, droite, même combat

Longtemps, la gauche fut accusée de naïveté en matière de sécurité. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, même si les sondages tendent à démontrer qu'un maire de droite est virtuellement plus efficace qu'un maire de gauche pour relever le gant de la sécurité.
Aujourd'hui, embaucher des policiers municipaux est une bonne chose pour l'image d'un maire, sans oublier le déploiement des caméras de vidéosurveillance. À l'approche des municipales, le mouvement n'est pas près de ralentir...


Police, gendarmerie, une organisation à revoir ?

L'essor des polices municipales est-il lié à 'inefficacité de la police nationale et de la gendarmerie ? Sans poser la question aussi brutalement, la Cour des comptes, dans un rapport de mars 2013, le laisse entendre. Elle recommande à la police et à la gendarmerie de maîtriser leur masse salariale, de rationaliser leur organisation et de revoir la gestion du temps de travail dans la police. Après avoir vivement mis en cause la gestion des forces de l'ordre et le bilan des années Sarkozy en 2011, la Cour a passé au scanner les dépenses de rémunération et du temps de travail des forces de sécurité. Et il y aurait des gains de productivité évidents à dégager...
Outre « l'insuffisance de la gestion des dépenses » et la « tendance au dépassement des crédits votés », elle épingle les avantages accordés aux policiers et aux gendarmes par rapport aux autres fonctionnaires. Afin de baisser le train de vie de l'État, elle formule une quinzaine de recommandations visant notamment à maîtriser la masse salariale des deux forces de sécurité et à rationaliser l'organisation et la gestion du temps de travail dans la police.