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« La France n'aime pas ses vieux »

Article du numéro 448 - 01 septembre 2012

Leader

Pascal Champvert est directeur de services d'aide à domicile et d'établissements pour personnes âgées. Grâce à son rôle de président de l'AD-PA (Association des directeurs au service des personnes âgées), il est au coeur des réflexions nationales sur la prise en charge de nos aînés. Prendre soin de nos aînés... est son premier ouvrage.

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Quel(s) sens avez-vous voulu donner au titre de votre ouvrage ?

Au fond, il faut prendre soin de nos aînés. Notre société ne le fait pas suffisamment. La France n'aime pas ses vieux, qu'on ne respecte plus assez... Prendre soin de nos aînés, c'est d'ailleurs déjà prendre soin de nous. Il y a donc un cercle vertueux mais à l'inverse, si je prends mal soin de mon aîné, je prends mal soin de moi. Aider les lecteurs à sortir de ce cercle infernal, en proposant quelques repères pour en sortir, c'est le sens de ce titre ! Je constate, en vingt-cinq ans de pratique, des situations personnelles qui fonctionnent bien, mais je suis aussi le témoin de situations très « dysfonctionnantes », même dans des familles très aimantes. Des faits divers dramatiques en attestent quotidiennement.
L'association France Alzheimer affirme que, dans 30 % des cas, l'aidant à domicile meurt avant la personne aidée ! Concrètement, cela veut dire qu'au xxie siècle, dans notre pays, des gens meurent d'épuisement, physique ou psychique, à force d'aider un être cher. D'autres se désocialisent complètement. Face à cette perte de repères, il faut faire de la prévention, pour que les aidants notamment prennent le recul nécessaire.


Quels sont selon vous les grands chantiers du vieillissement ?

Je vois trois niveaux de perspective. Le premier, c'est la société elle-même qui est discriminante, « agiste » : elle discrimine même si elle ne le sait pas... C'est le pire de la discrimination, parce qu'elle est courante et qu'on ne la repère pas... Il est donc difficile de lutter. Nous devons participer à une véritable conscientisation autour de cette forme de discrimination comme contre l'homophobie, le sexisme, le racisme. Il s'agit de s'élever et de faire pédagogie.
Le second niveau est personnel, au travers de l'engagement et de la situation de chacun. J'essaie d'éclairer le fait que nous sommes tous porteurs « d'agisme ». Un jour, alors que je jouais avec ma fille de 5 ans, elle m'a montré un vieil amas de chiffons et je lui ai dit : «  jette cela, c'est vieux ! » J'ai tout de suite compris l'horreur de ce que je venais de dire. Heureusement, ma fille a insisté : « mais non, je le garde, c'est mon doudou... » Le rejet du vieux qui sévit, c'est le rejet de notre propre vieillissement... Il faut donc essayer de mieux comprendre cette avancée en âge. C'est un enjeu essentiel pour chacun d'entre nous.
Enfin, entre l'échelon sociétal et individuel, il y a l'échelon politique. La canicule de 2003 et ses quinze mille morts ont agi comme un accélérateur, une prise de conscience et même de parole des politiques. Ces questions du vieillissement dont on parle trop peu resurgissent chaque Lundi de Pentecôte ou à chaque période de chaleur.Ce que nous attendons aujourd'hui, c'est l'instauration de la prestation d'autonomie, annoncée par Nicolas Sarkozy mais non mise en place. Notre société vieillit, et vieillira de plus en plus, c'est un fait. Le poids électoral de nos aînés étant de plus en plus important, les enjeux d'intégration sont donc extrêmement forts. Tous les élus sont maintenant concernés et, plus généralement, tous les quadras. J'ai donc voulu montrer que trois niveaux de préoccupation sont très imbriqués.


Les réponses sont forcément collectives ?

Le politique ne pourra évidemment pas traiter toutes les questions à lui seul, même s'il possède un certain nombre de clefs pour déverrouiller certaines situations. Les responsables politiques ont certes un rôle essentiel à jouer pour faire progresser l'organisation de l'aide aux personnes âgées, en favorisant notamment l'évolution de l'ensemble des établissements en véritables domiciles et en augmentant le nombre des professionnels auprès de nos aînés. Mais chacun est porteur de réponses. Les citoyens ne peuvent s'exonérer de leur responsabilité en disant que « c'est au politique » de fournir des réponses. Chacun doit conjuguer sa part de responsabilité. La mienne est de tenter de donner un éclairage sur ces questions. La vieillesse n'est pas un naufrage, mais un accomplissement. La société dans son ensemble se doit de porter cette idée plus vraie et plus propice au bonheur de tous.


Vous donnez, à la fin de cet ouvrage, quelques conseils pour s'engager personnellement pour une relation positive à l'âge ?

Oui, car combattre efficacement la discrimination liée à l'âge et donc faire en sorte que chacun vieillisse mieux, c'est avant tout remettre en question à titre individuel certains réflexes ou préjugés fortement ancrés en chacun de nous... Dans ma relation à la personne âgée, je propose par exemple de me défaire d'un vocabulaire entré dans les m½urs et qui est pourtant péjoratif : dire à un ami qu'il est «  encore jeune  » pour le complimenter, utiliser les termes «  dépendant  » ou «  légume  » pour parler d'une personne âgée fragilisée. Je suggère aussi de mesurer tout ce qu'une personne âgée peut m'apporter à travers son expérience de la vie. Dans ma relation à la société, je peux m'investir dans une association de retraités et personnes âgées, de familles, de professionnels, ou tout mouvement qui cherche à faire progresser la société sur l'attention portée aux personnes âgées et à l'âge. Ce n'est pas une liste exhaustive mais gardons toujours en tête que l'action sociale commence par la façon dont nous agissons avec nous-mêmes et nos proches.


Un dernier mot ?

J'ai lu récemment que la ville de Paris a décidé de mettre fin à l'aide aux transports gratuits pour les plus de 65 ans. Quoi qu'on en pense, c'est un vrai débat de fond qui doit être mené. Il a été conduit sous un angle : pourquoi ne pas faire payer les transports à des retraités aisés  ? Ce qui a guidé cette décision, c'est d'aller à l'encontre de la ségrégation par l'âge. C'est en effet le niveau de revenu qui est pris en compte. La «  ségrégation positive  » ne vaut que pour lutter contre les discriminations. Mme  Liliane Bettencourt n'a incontestablement pas besoin des transports gratuits mais la façon dont on a parlé d'elle, et notamment de ses troubles cognitifs, ces derniers mois, avait quelque chose de choquant. Un jour, une étudiante africaine m'a expliqué que, dans son pays, lorsqu'un vieux souffre de troubles cognitifs, on dit qu'il est «  tellement haut qu'il parle aux esprits, et c'est pourquoi nous ne le comprenons pas  ». C'est là une différence essentielle... Dans un cas, il est «  très haut  » et parle avec les esprits, dans l'autre, il s'agit d'un sous-homme...