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Esplanade des religions

Article du numéro 440 - 01 avril 2012

Laïcité

La ville de Bussy-Saint-Georges met en place un espace dédié aux lieux de culte. Deux pagodes bouddhistes, une synagogue et une mosquée vont cohabiter sur une même place. Un centre arménien orthodoxe et un temple protestant chinois sont également programmés. Ce projet, unique en Europe, vaut à la commune d'être classée au patrimoine religieux de l'Unesco. Faut-il y voir une préfiguration d'une nouvelle manière de prendre en compte le fait religieux ?

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«Le principe selon lequel la République ne peut pas accepter qu'une religion investisse l'espace public sans son autorisation [...] implique qu'elle tienne aussi ses promesses en permettant que chacun puisse prier dans des lieux dignes ». Ce propos du président de la République présentant ses v½ux aux responsables religieux, le 7 janvier 2011, faisait suite à la polémique lancée par le FN condamnant la présence de fidèles musulmans priant dans une rue du XVIIIe arrondissement de Paris, faute de place dans les mosquées. Il souligne la difficile équation que pose le principe de laïcité : concilier l'exercice des cultes et la neutralité de l'espace public. Bussy-Saint-Georges (Seine-et-Marne) donne à cette équation une réponse novatrice, libérale et pragmatique (1).


Diversité culturelle

La commune est une des villes nouvelles qui se développent dans l'aire de Marne-la-Vallée. Ville-champignon, elle connaît un des plus forts taux de croissance démographique de France : la population a été multipliée par 11 entre 1990 et 2005. Cette expansion est essentiellement le fait d'une population « venue d'ailleurs » : 50 % des 25 500 habitants sont d'origine étrangère, dont 40 % venus d'Asie. Anecdotique, mais significatif, on trouve dans la ville une stèle en hommage aux boat-people vietnamiens et un rond-point de Saïgon. « La diversité culturelle fait partie intégrante de la ville et, avec elle, la diversité religieuse », explique Hugues Rondeau, maire (PR) depuis 1998. « Les politiques ne peuvent pas faire l'impasse sur le fait religieux. Plutôt que d'apporter une réponse ponctuelle à la demande récurrente de prêts de salles, j'ai souhaité que nous apportions une réponse globale aux différentes communautés ».


Cohabitation religieuse

Cette réponse consiste à regrouper sur une même place la totalité des lieux de culte de la commune, hormis l'église catholique, Notre-Dame-du-Val, installée dans un bâtiment à l'architecture contemporaine réalisé en 2004. Cette place est au c½ur d'un nouveau quartier en construction - Le Sycomore - qui comprendra à terme un parc urbain, 4 500 logements et des commerces sur 70 hectares. L'opération porte sur une emprise foncière de 21 633 m² et une SHON totale de 8 631 m². Une pagode bouddhiste taïwanaise (Fo Guang Shan) sera inaugurée en mai 2012, une mosquée et un monastère bouddhiste laotien ouvriront leurs portes à l'automne et, en 2013, une synagogue s'ajoutera à l'ensemble. La réalisation d'un centre arménien orthodoxe et d'un temple évangélique chinois sont également programmés (les permis de construire sont en instruction). « Juifs et musulmans pratiquent aujourd'hui dans des préfabriqués, tandis que les bouddhistes doivent se rendre à Vincennes. La présence des cultes sur le site est le reflet de la composition de la population. Pour ce motif, nous avons décliné la demande de l'église Mormone. On ne veut pas faire un « Disneyland des religions », mais répondre à la demande des communautés qui font la ville », explique Forent Pérez, directeur de cabinet du maire.


Sous conditions

Conformément à la loi de 1905, la commune n'a financé aucun des projets. Elle n'a pas eu recours à la signature de baux emphytéotiques administratifs (2). Les terrains ont été mobilisés via l'établissement public de Marne-la-Vallée (Epamarne) dans le cadre d'une opération d'intérêt national (OIN). Chaque association a acheté le foncier sur la base du prix pratiqué pour de l'activité commerciale non marchande, soit 50 euros le mètre carré. « Nous avons surveillé de près le montage financier des dossiers », précise le directeur de cabinet. La pagode Fo Guang Shan a fait jouer la solidarité de son réseau mondial (184 associations dans 34 pays) ; la pagode laotienne et la mosquée sont principalement financées par des dons, comme la synagogue, qui a été soutenue par le Consistoire de Paris.
La ville a imposé que le parking soit commun, qu'aucune barrière ne sépare les différents lieux de culte et que la mosquée soit édifiée en face de la synagogue. Elle a également demandé à chaque communauté de ne pas construire des édifices trop ostentatoires. Ainsi, le minaret de la mosquée sera simplement suggéré par un petit élancement, la coupole sera discrète, et la pagode Fo Guang Shan est conçue dans le style contemporain. Par ailleurs, chaque établissement doit comporter au moins un tiers de son espace ouvert au public et conduire, en parallèle de son activité cultuelle, un projet culturel à destination des habitants. « Chaque projet a été présenté à la Direction des affaires culturelles de la ville, afin de décliner une cohérence avec la programmation municipale. »


Laboratoire

Hormis quelques voix d'extrême droite opposées à la construction de la mosquée, le projet n'a pas rencontré de contestation. Peut-on pour autant y voir une préfiguration d'une possible évolution dans la prise en compte du fait religieux ? Pas si simple, répondent les promoteurs du projet, conscients que le « modèle » n'est pas transposable partout. Le contexte socioéconomique est ici favorable. Avec 33 % de cadres et 22 % de professions intermédiaires, la population dispose de revenus supérieurs à la moyenne régionale et nationale. De plus, certaines pesanteurs n'ont pas à être levées : « nous sommes une ville nouvelle et une jeune ville nouvelle. Notre ville n'a pas, encore, d'identité forte. Personne n'est d'ici. Nous avons la chance d'écrire sur une page vierge », explique le maire. L'expérience n'en vaut pas moins d'être observée d'ailleurs. Au moins pour ce qu'elle révèle d'une volonté de faire partager les héritages culturels liés aux différents cultes et de décrisper les enjeux du religieux dans leur insertion dans une politique de la ville.

1. Construction de lieu de culte, mise à disposition de locaux communaux à des fins cultuelles, utilisation d'édifice cultuel à des fins non cultuelles... une circulaire du 29 juillet 2011 (NOR/IOC/D/11/21246C) fait le point sur le droit applicable.
2. « Culte : les collectivités peuvent maintenant agir », La Lettre du cadre n° 434, 15 décembre 2011.


Les édifices religieux en France

- 45 000 églises catholiques
- 3 000 lieux de culte protestants (dont 1 800 salles évangéliques)
- 2 368 lieux de culte musulmans (dont 90 mosquées)
- 280 synagogues
- 150 pagodes ou salles de méditation bouddhistes.
Source : ministère de l'Intérieur, 1er septembre 2011


Témoignage

Hugues Rondeau
Maire de Bussy-Saint-Georges

« Nous sommes dans notre rôle »
« C'est notre rôle que de comprendre et d'agir pour que se construisent et s'institutionnalisent le dialogue interreligieux et par là, une partie du dialogue social. L'enjeu public est d'autant plus important que la composante religieuse explicite ou implicite des incompréhensions au sein des populations, de l'individualisation croissante aliénant la dimension commune, constitue un défi pour une municipalité. Il nous faut comprendre comment et pourquoi certains appuient leur affirmation identitaire et leur stratégie d'action sur leur appartenance et leurs croyances religieuses. [...] Le dialogue entre les cultures est un antidote au rejet, à l'intolérance et à la violence. L'objectif déclaré est d'instaurer la sphère religieuse non plus en problème mais en ressource, de façon à associer le religieux à la gestion démocratique du pluralisme. Parce qu'elle est garante de la cohésion sociale et de la diversité culturelle de son territoire, une ville, en tant qu'autorité politique locale, se doit de nouer des relations fructueuses avec l'ensemble des communautés et groupes religieux et ce, au bénéfice de l'ensemble de la population. »