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Article du numéro 436 - 01 février 2012
L'intelligence sociale que Michel Chauvière appelle ici à préserver désigne le précieux édifi ce issu de décennies d'action publique, et bâti sur quatre piliers aujourd'hui gravement menacés. Tous les articles du numéro 436 |
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L'intelligence sociale en danger - Chemins de résistance et propositions (Michel Chauvière, Éditions La Découverte)
Retrouvez des extraits de cet ouvrage en complément rédactionnel n° 1009
L'intelligence sociale que Michel Chauvière appelle ici à préserver désigne le précieux édifice issu de décennies d'action publique, et bâti sur quatre piliers aujourd'hui gravement menacés : les droits sociaux, dont l'effectivité est dans bien des cas devenue incertaine, et dont l'élargissement n'est plus de mise ; les institutions, désormais délaissées au profit des programmes, dispositifs, contrats, réputés plus fluides et flexibles ; les savoirs, mis à mal par les coups portés à la formation et à la recherche ; et les métiers dont les titulaires sont relégués au rang de ressources à optimiser au gré des contraintes de gestion.
Cet état des lieux, trop solidement argumenté pour être récusé au motif des partis pris explicites qui l'inspirent, révèle un monde de l'action sociale désorienté par des transformations qu'il importe de décoder. Deux lignes de force, formant un ensemble à première vue paradoxal, semblent les inspirer. L'une est souvent débattue : c'est la dérégulation, qui se traduit ici par l'ouverture du secteur aux opérateurs marchands chaque fois que peut être exploitée une demande solvable (ou solvabilisée par des aides publiques). L'autre est plus subtile : l'auteur lui donne le nom de « néorégulation » : les pouvoirs publics sont là en première ligne, mais c'est de plus en plus pour faire prévaloir dans la sphère non marchande (services publics, collectivités territoriales, associations) les paradigmes du marché : qualité réduite à la satisfaction de l'usager-client, efficience purement économique, performance synonyme de moindre coût...
Ce réquisitoire, qui peut sembler parfois faire la part trop belle à l'action sociale ancienne manière, introduit pourtant d'indispensables débats sur plusieurs questions cruciales : les dégâts que provoque dans ce secteur le « managérialisme » ; les effets pervers de l'évaluation telle qu'elle est maintenant pratiquée, bien éloignée de ses principes fondateurs ; le risque d'effondrement des co-légitimités et partenariats qui unissaient jusqu'ici institutions publiques et associations.
On retiendra plus particulièrement ici la place que donne l'auteur à la décentralisation dans les évolutions qu'il dénonce. Sa critique est à double détente. Il relève d'abord que les résultats n'en sont pas convaincants : le désenchantement gagne le monde du travail social passé sous pilotage départemental ; les gains attendus en adaptation des réponses à la spécificité des besoins, ou en meilleure prise en compte de la question sociale par une approche plus transversale ne sont pas au rendez-vous. Les départements peinent à prendre le relais de « l'État-providence », faute de pouvoir mobiliser les moyens nécessaires, faute aussi d'avoir prise sur les évolutions économiques qui nourrissent l'explosion des difficultés sociales.
Au-delà de ce constat d'échec relatif, l'auteur avance une hypothèse plus dérangeante : loin d'être en opposition aux dérives qui menacent l'action publique, les nouveaux pouvoirs locaux en seraient, de fait, devenus les acteurs. Tenus en laisse par l'État, maître de la production des règles et de l'allocation des ressources, ils n'auraient d'autre choix que de lui emboîter le pas dans l'assujettissement de la sphère publique et associative au référentiel marchand. Vision certes iconoclaste, mais peut-on éviter aujourd'hui le débat sur le risque de voir les collectivités territoriales reléguées au rang d'opérateurs de l'État parmi d'autres, gouvernées à distance pour la mise en œuvre d'un projet qui leur échapperait ?

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