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Surveiller la finance

Leader

Thierry Philipponnat est le secrétaire général de l'ONG Finance Watch. Ancien banquier d'affaires (UBS, BNP Paribas, Euronext...), il a travaillé avec Amnesty International sur les questions de responsabilité sociale des entreprises et représenté l'ONG devant l'ONU et l'Union européenne entre 2006 et 2010, avant de devenir membre du bureau exécutif de la branche française (www.finance-watch.org).

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La Lettre du Cadre Territorial numéro 432 (15 novembre 2011)

Un article de M Jean-Christophe Poirot

Pour quelles raisons avoir créé Finance Watch ?

À l'origine, il y a un appel lancé en juin 2010 par 22 députés européens de différentes tendances politiques. Dans le cadre de leur travail de législateur, ces élus faisaient le constat d'un déséquilibre entre, d'un côté la présence de représentants du lobby de l'industrie bancaire et financière plaidant pour ses intérêts privés, et de l'autre l'absence de parole prenant en compte l'intérêt public. Ils appelaient à la constitution d'une contre-expertise indépendante faisant contrepoids. Créé en juin 2011, Finance Watch regroupe 40 organisations (ONG, instituts de recherche, associations de consommateurs, de défense des épargnants...) et 17 membres qualifiés (professionnels de la finances, universitaires...). Notre mission est de faire peser les arguments découlant de l'intérêt général auprès des législateurs, des régulateurs... dans les réformes nécessaires de la réglementation financière.


Pouvez-vous nous donner un exemple de contre-argumentation ?

Prenons le cas du débat actuel sur la recapitalisation des banques, suite aux accords dits « Bâle III ». Les banques affirment que devoir augmenter leur part de fonds propres les obligerait en retour à prêter avec des taux d'intérêt plus élevés, ce dont l'économie réelle pâtirait. Cet argument est techniquement faux et surtout, l'intérêt privé y est présenté sous couvert de l'intérêt public : « nous, banques, ne voulons pas avoir plus de fonds propres pour ne pas pénaliser les entreprises que nous finançons ». En réalité, les banques qui sont jugées sur le retour sur fonds propres, craignent pour leur profitabilité. L'argument est légitime, mais il n'est pas admissible qu'il soit déguisé en argument public. À nous de le faire savoir.


Le lobby bancaire à Bruxelles, c'est 700 lobbyistes et des milliards en jeu. Le rapport de force n'est pas vraiment en votre faveur...

Voyons les choses autrement. Finance Watch mutualise l'audience de 40 organisations qui représentent collectivement près de 100 millions de citoyens européens. Cela ne va pas échapper aux décideurs. N'oublions pas ensuite que ce sont des élus qui sont à l'origine de sa création. L'envie d'entendre des arguments différents de ceux développés par le lobby financier est réelle. Enfin, et c'est essentiel, nous développons une argumentation pertinente, fondée sur une expertise technique avérée. La qualité d'un plaidoyer compte au moins largement autant que la quantité des arguments produits et des lobbyistes mobilisés pour les porter.


Quel regard portez-vous sur la crise de l'accès au crédit bancaire des collectivités locales ?

C'est un jeu de poker menteur qui se joue dans tous les secteurs. Les banques ont expliqué aux associations spécialisées dans le financement du logement social que l'obligation d'augmenter la part de fonds propres signifiait la fin des financements alloués au logement social ; elles ont expliqué aux associations de consommateurs qu'elle limiterait les prêts aux consommateurs, etc. Elles agitent le spectre de chaque catégorie qui serait, soi-disant, étranglée. En quoi l'application d'une règle de bon sens - ne pas se financer uniquement sur de la dette - interdirait de prêter de l'argent à un coût raisonnable ? Les banques agitent un chiffon rouge pour faire peur.


Des collectivités voient leurs finances « plombées » par des emprunts toxiques. À qui la faute ?

Le client a le devoir de comprendre ce qu'il fait pour prendre la meilleure décision possible. Cela dit, la notion de « vente responsable » est un principe de base du métier de banquier. Il suppose de s'assurer que le client appréhende le niveau de risque du produit qu'il achète. C'était quasiment impossible avec les produits en cause et les banques, dont la marge était sur ce type d'emprunt 20 à 30 fois supérieure à celle d'un prêt classique, ont eu une pratique irresponsable. Là encore, la légitime recherche du profit ne doit pas se faire au détriment de l'intérêt public. Au final, ne l'oublions pas, il y a toujours quelqu'un qui paye : la banque, si elle est condamnée par la justice, le contribuable via la fiscalité locale ou la création d'une structure nationale de défaisance.