| Lettre du cadre | Techni.Cités | Tessolidaire | Profession territoriale | Fiches pratiques | Dossiers d'experts | Classeurs |
Le magazine des professionnels de la gestion territoriale.
|
Le magazine des professionnels de la gestion territoriale.
|
A partir de : |
![]() |
Article du numéro 426 - 20 juillet 2011
C'est l'heure du bilan pour les ZFU : le dispositif d'exonérations mis en place devrait prendre fin au 31 décembre prochain. Mais la crise et le besoin de soutenir les projets trop récents poussent les élus concernés à demander une prorogation de cinq ans. Tous les articles du numéro 426 |
Télécharger cet article en PDF
Depuis une quinzaine d'années, les quartiers sensibles font l'objet d'un traitement particulier afin de « déghettoïser » ces zones. Des habitats insalubres, trop resserrés, un plan d'urbanisme qui ne met pas le quartier en lien avec le reste de la ville et les autres habitants, des logements sociaux concentrés et une population qui se paupérise sont généralement typiques de ces quartiers. L'arrivée des ZFU, ou zones franches urbaines, a permis de les repenser de fond en comble. Raser les barres d'immeubles, aménager des espaces verts, repenser la circulation, mieux desservir la zone, attirer les entreprises, favoriser la création d'emplois à destination des habitants du quartier, mais aussi attirer les habitants des autres quartiers en installant des lieux culturels sur le site... les projets ont de l'envergure. Et pour que cela prenne, l'État assure jusqu'à 13 ans d'avantages fiscaux et d'allégement des charges à toutes les entreprises s'installant en ZFU avant le 31 décembre 2011. Après cette date, aucun droit ne sera ouvert aux nouveaux arrivants, mais les droits acquis auparavant continueront de courir.
À l'heure où le système devrait s'éteindre, des voix s'élèvent pour réclamer une prorogation. Mais quel est le véritable bilan du dispositif ? Il est encore difficile de trouver des chiffres qui permettraient de tirer une conclusion. D'ailleurs, le groupe de travail chargé du bilan, dirigé par le député UMP de Seine-Saint-Denis Éric Raoult et mis en place en octobre 2010 par Fadela Amara, alors secrétaire d'État en charge de la politique de la ville, a reporté à plusieurs reprises la remise de ses conclusions. Pour pallier ce manque, des lobbies ont pris les choses en main, comme la FNAE-ZUS, Fédération nationale des associations d'entrepreneurs en zones sensibles, et tentent de rassembler les résultats de chacune des cent ZFU mises en place en métropole et en Outre-Mer. L'objectif est clair : obtenir la prorogation du dispositif sur cinq ans.
Pour Jacques Mura, président de la FNAE-ZUS, les ZFU ont fait leurs preuves. Et de brandir l'exemple de la commune qu'il connaît le mieux, Nîmes : « Depuis le 1er janvier 1997, 700 entreprises ont été créées dans ce quartier identifié zone franche urbaine, générant quelques 3 000 emplois en 13 ans. Ces quartiers sont sur une lancée, il faut les accompagner, ne pas les lâcher subitement ». Même son de cloche du côté de l'association Entrepreneurs en zone franche. Dans un communiqué, Yann Airaudo, le président, présente les chiffres des deux ZFU de Marseille : « [Elles] ont permis la création de près de 15 000 emplois depuis la création du dispositif en 1997. 40 % des embauches effectuées en 2008 et 2009 ont profité aux personnes résidant dans nos quartiers en ZUS ». Convaincu que les ZFU dites de « deuxième génération » ont besoin de plus de temps pour faire leurs preuves, il a rejoint les signataires de la charte réclamant une prorogation du dispositif.
Le 6 juin dernier à Marseille, un forum national des ZFU a même été organisé pour mobiliser autour de cette charte. Plus du tiers des élus ou représentants des ZFU se sont manifestés. Les signataires affluent, on retrouve d'ailleurs des noms de gauche comme de droite, y compris de ministres du gouvernement comme Alain Juppé. Ce grand rassemblement a été l'occasion de présenter un premier bilan : au 1er janvier 2009, les 93 ZFU métropolitaines comptaient 55 478 entreprises contre 44 910 trois ans plus tôt. Fin 2008, 299 595 personnes y travaillaient, dont 76 416 embauchées depuis 2004.
L'essor économique est donc réel. Mais pour Jacques Mura, la crise s'est mise en travers de la route des ZFU. « Cela a gelé les grosses dépenses. Des projets de création ont été entravés, ont pris du retard car les banques ne suivaient plus. Sur certaines ZFU les projets ont pris deux ans de retard. Le problème, c'est que ces locaux pour entreprises seront prêts après le 31 décembre 2011, date à laquelle les mesures d'incitation ne seront plus valables. Comment voulez-vous attirer les entreprises dans des quartiers qui n'ont pas une très bonne image, sans exonérations ? » La prorogation de cinq ans serait donc un moyen de finaliser proprement les projets en cours. C'est une situation que connaît par exemple la ville de Metz, pour son quartier de Borny : son projet de centre commercial est au point mort, car il est actuellement impossible d'attirer des commerces dits « généralistes », comme les grandes surfaces type Leclerc ou Carrefour (voir interview p. 16). Pour ces distributeurs, le panier moyen du consommateur serait trop faible dans le quartier, et donc inintéressant. La commune refusant de céder ces emplacements à des commerces dits « ethniques », ciblant trop clairement certaines populations étrangères, le projet est suspendu jusqu'à la sortie de crise. Difficile, dans ces conditions-là, d'attirer de nouveaux habitants et de changer l'image du quartier.
Au milieu de cette mobilisation, quelques voix s'élèvent donc pour dépeindre un bilan plus mitigé des ZFU. La critique la plus courante est l'attractivité de ces quartiers pour les professions libérales, non génératrices d'emplois. Nombre de professions médicales, d'experts comptables ou d'avocats ont élu domicile dans une zone franche. Ce qui leur permet de bénéficier d'un tarif foncier plus bas que sur le reste de la ville, sans jouer le jeu de l'embauche « locale ».
Car l'une des règles du système consiste à appliquer des exonérations de charges sociales et de taxes fiscales lorsqu'un salarié embauché sur trois est un habitant du quartier. Or, si les locaux destinés aux entreprises sont occupés par des activités non génératrices d'emplois, le jeu est faussé. Un argument contre lequel s'élève le président de la FNAE-ZUS, qui estime que les chiffres de créations d'emplois dans ces zones sont suffisamment significatifs pour que l'on en déduise le succès de l'opération, et la marginalité de ces pratiques.
Enfin, le bilan global, économique, social et urbain tend en effet plutôt vers le positif : cette démarche de mise en place de projets ciblés sur des quartiers défavorisés a permis de modifier considérablement leur image, en révisant la morphologie des lieux, en les ouvrant, en leur donnant un nouveau visage qui aura au moins eu l'avantage de montrer aux habitants qu'ils ne sont pas laissés pour compte. « Ce système oblige les administrations à poser un regard sur ces quartiers, à les suivre, les analyser » explique Jacques Mura. « Il ne faut pas s'en détourner brusquement, le travail n'est pas terminé. » Le lobbying des défenseurs des ZFU n'est pas fini, rien n'est encore joué.
À l'heure où nous imprimons, les conclusions du groupe dirigé par Éric Raoult sont enfin dévoilées : même si le bilan est contrasté selon le groupe de travail, il préconise sa prorogation au moins jusqu'en 2014, date de la mise en place d'une nouvelle géographie prioritaire (les zonages) qui prendra le relais du dispositif ZFU. Le ministre de la Ville Maurice Leroy s'est déclaré en accord avec ce bilan et compte présenter le projet de prorogation au gouvernement.
Entretien avec Sandrine Sanchez (directrice de la mission renouvellement urbain et développement social)
et
Nicolas Fouillant (responsable de la pépinière d'entreprises de Saint-Étienne)
Comment était le quartier de Montreynaud avant ces changements ?
Sandrine Sanchez : Notre principale préoccupation sur le site était le renouvellement urbain, une action forte en matière de commerce et de diversification des fonctions, ce qui passait d'abord par une action sur le développement économique. Notre première action a donc consisté à recréer un centre commercial au c½ur du quartier. Il est aujourd'hui livré et fonctionne plutôt bien. Le deuxième axe était l'implantation d'une offre immobilière d'entreprise, suffisamment variée, bien positionnée à la fois à l'échelle de la ville et de l'agglomération. Nous avons attendu que ces deux axes soient bien lancés, qu'ils provoquent un effet levier, pour s'autoriser à penser au renouvellement de l'habitat. Sans cela, nous aurions eu beaucoup de mal à convaincre nos partenaires financiers et bailleurs à s'engager.
Nicolas Fouillant : Le fait d'avoir amené ce nouveau centre commercial au c½ur du quartier a aussi intéressé des privés, nous avons vu se constituer des projets de leur part en complément de ceux portés par la puissance publique. De nôtre côté, nous avons engagé des travaux sur une pépinière et des locaux d'activité, et parallèlement des cabinets d'architectes reconnus de Saint-Étienne ont lancé deux projets importants sur le site. Ils construisent aussi de l'immobilier de bureaux.
Concernant la pépinière et les locaux d'entreprises, est-ce que vous avez déjà été sollicités par des entreprises ou des créateurs qui seraient intéressés ?
NF : Oui, depuis fin 2010 des créateurs et de jeunes entrepreneurs nous sollicitent pour des informations sur la pépinière et le processus d'intégration et de réservation des bureaux. On est sur différents types d'activités en sachant que la pépinière est plutôt un immeuble tertiaire. On va avoir du e-commerce en passant par des cabinets d'architectes, des cabinets d'ingénierie, jusqu'à une activité de négoce d'accessoires de cycles pour les locaux d'activités.
Comment les habitants sont-ils inclus dans ce processus ?
NF : Les entreprises de la ZFU ont embauché 111 personnes sur 2009, dont 22 habitent dans le quartier.
SS : En terme de qualification de la main-d'½uvre, la plupart des habitants ont un niveau CAP-BEP. Le Groupe solidarité emploi, qui fait le lien entre la population et les institutions, rapproche les habitants de l'offre économique locale. Par ailleurs, il y a aussi des actions d'insertion mises en place, grâce à la clause d'insertion obligatoire stipulant que 5 % des heures de travail sur les chantiers sont consacrées à l'insertion. Cela profite aux habitants des quartiers prioritaires, les entreprises jouent plutôt bien le jeu.
Entretien avec Jean-Michel Toulouze (président du Groupement d'intérêt public Grand projet de ville jusqu'en décembre 2010, date à laquelle le pilotage du quartier Metz-Borny a été repris en main par la ville de Metz)
Quelle était la problématique de départ sur ce quartier ?
Nous sommes partis d'un quartier complètement enclavé : il n'existait qu'un seul point d'entrée qui était aussi le point de sortie, Borny était un véritable cul-de-sac. Le quartier comprenait des habitations et 15 à 20 commerces.
Comment s'est défini le nouveau projet ?
Il a démarré en 2001, il y a eu trois temps. D'abord le temps de la démolition, 900 logements ont été rasés. En parallèle 450 logements ont été reconstruits sur l'ensemble de la ville de Metz. Et puis il y a eu à partir de 2005 le démarrage de la zone franche urbaine, dont le programme immobilier consistait à mettre à la disposition des entreprises des surfaces de bureaux.
Est-ce que ces surfaces destinées aux entreprises sont dédiées à des spécialités, à des domaines particuliers ?
Malheureusement non, ça a été le choix de la municipalité de l'époque. Il faut noter toutefois deux exceptions : une maison de médecins a vu le jour, elle regroupe beaucoup de spécialistes, cardiologues, urologues, etc. Le quartier de l'entrepreneur est l'autre exception : ce sont des petits bureaux de 10 à 30 mètres carrés à des tarifs très ajustés, qui permettent d'offrir des locaux à des TPE qui sont la plupart du temps en création.
Au niveau des bâtiments destinés aux entreprises, ces dernières ont-elles déjà manifesté leur intérêt ?
Non. Il n'y a pas trop de demandes et si vous voulez mon sentiment, c'est le même échec des zones franches urbaines à Metz que partout ailleurs. Beaucoup de professions libérales sont venues s'installer parce que le prix du foncier n'est pas cher. Avocats, experts comptables... ces professions-là n'emploient pas des gens du quartier et ne veulent pas bénéficier d'exonérations sociales. Elles ne sont là que pour deux choses, l'exonération fiscale qui n'est conditionnée que par l'installation et les tarifs du foncier qui sont extrêmement bas.
Nous avons également un gros souci : l'idée était de créer un centre commercial d'environ 1 000 m² avec une dizaine de cellules commerciales autour, mais ce projet est mis en échec. Personne ne veut s'y installer hormis le commerce ethnique. Et nous refusons ce type de commerce qui donnerait une coloration au quartier. Nous tenons à privilégier les enseignes généralistes, mais ces dernières déclinent.
Vous pensez que c'est un phénomène accentué par la crise ?
Tout à fait. Dans ce quartier, environ 50 % des gens sont aux minima sociaux, et 70 % à 80 % des locataires du quartier bénéficient de l'APL. Cela vous donne une idée du pouvoir d'achat. Pour les enseignes généralistes, le panier moyen n'est pas assez important d'après elles. Seul le hard discount est prêt à venir, et encore, seulement la branche la plus bas de gamme. Tous les autres ont décliné, et pourtant c'est un quartier de près de 20 000 habitants. L'opération est au point mort en attendant que la crise se termine, en espérant qu'il y ait des jours meilleurs plus tard. Dans ces conditions, c'est extrêmement compliqué de changer l'image d'un quartier.
À lire
- « Aides économiques : bienvenue dans la jungle », La Lettre du cadre territorial n° 424, 15 juin 2011
- « Le DALO, accélérateur de ghettos », La Lettre du cadre territorial n° 417, 1er mars 2011
- « Si les maires de banlieue pouvaient agir... », La Lettre du cadre territorial n° 405, 15 juillet 2010
- « Zones prioritaires : la réforme traîne dans les quartiers », La Lettre du cadre territorial n° 395, 15 février 2010
À découvrir : La lettre d'information « Politique de la ville ».

Votre panier est vide.