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La LGV Paris-Nice sur une voie de garage ?

Article du numéro 415 - 01 février 2011

Transports

Le dossier était techniquement et financièrement compliqué. Il le devient aussi sur le plan politique, l'ex-ministre de l'Industrie Christian Estrosi demandant à son ancienne collègue des Transports de financer la partie Nice-Italie de la LGV Paris-Nice. Faute de quoi, Nice et le département des Alpes-Maritimes se retireraient du financement d'une ligne... conçue pour leurs habitants ! Comprenne qui pourra...

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Dans la catégorie préfet puncheur, Michel Sappin, titulaire du poste en région Paca il y a encore quelques semaines, jouit d'une solide réputation. Juste avant de faire ses adieux aux édiles locaux en fin d'année 2010, il a livré une interview vérité dans les colonnes du mensuel régional économique, Objectif Méditerranée. Et sur le dossier crucial de la ligne à grande vitesse (LGV) reliant Nice à Paris, il a annoncé, tout de go, qu'il manquait tout de même 10 milliards d'euros au compteur, soit la moitié du coût total, et que le projet avait plus de chance de rester dans les cartons que de voir le jour. Cette confidence fait depuis l'objet de toutes les conversations dans le landerneau politique niçois.


L'Europe à la rescousse

Le 17 janvier, à l'occasion de ses v½ux à la presse, Jean-Claude Gaudin a lâché : « La ligne à grande vitesse ? Il n'y en aura peut-être jamais ». S'il considère qu'un préfet n'a pas à « se prononcer ainsi », il n'élude pas la difficulté de la tâche : « Il faudra créer des ouvrages considérables pour assurer la traversée de Toulon et Nice. Le désenclavement de Nice, nous le savons, ce n'est pas seulement la liaison avec Paris. C'est la pertinence de l'arc méditerranéen qui est en jeu ».

Originaire du Vaucluse, le nouveau secrétaire d'État aux Transports, Thierry Mariani, suit de près ce dossier et se tourne vers l'Europe pour trouver une issue favorable : « J'ai rencontré, à deux reprises, explique-t-il, le commissaire européen aux Transports, Antonio Tajani, pour évoquer le sujet et il m'a conseillé de rencontrer mes homologues espagnols et italiens. Il est clair que l'on sauvera ce dossier s'il devient une priorité européenne ».


Le chantage d'Estrosi

Pour l'heure, si l'on s'en tient à la prise de position officielle de l'État français du 29 juin 2009, la LGV sera une réalité... en 2023. Prudente, la préfecture parle d'une desserte entre 2023 et... 2040 ! Un horizon large qui révèle d'évidentes inquiétudes. Après de longues controverses, c'est le tracé des métropoles qui avait alors été retenu. Plus coûteux et plus difficile à mettre en ½uvre techniquement, il traverse Marseille, Toulon et Nice et forme un chaînon robuste pour avancer vers le fameux arc latin dont rêvent l'Espagne, la France et l'Italie, sans que ces trois pays décident toutefois d'y mettre les moyens financiers suffisants. Mais les atermoiements financiers et techniques font déjà dire à Christian Estrosi, maire de Nice et président de la communauté d'agglomération Nice Côte d'Azur (NCA), que le premier train ne partirait qu'en 2035 et que son département ne peut attendre si longtemps.
C'est dans ce contexte incertain que Christian Estrosi a pourtant fait sensation en ajoutant à la confusion, en demandant davantage encore à l'État dans ce dossier déjà complexe. Le 17 janvier dernier, il annonçait en effet, lors d'un comité de pilotage des financeurs de la LGV en préfecture, que si l'État ne prenait pas en compte la modernisation de la voie Nice-Italie, l'agglo NCA et le département des Alpes-Maritimes, dirigé par son ancien directeur de cabinet, le député UMP Éric Ciotti, ne mettraient pas un kopeck dans la ligne à grande vitesse. Un chantage vis-à-vis de l'État qui peut surprendre, alors que Christian Estrosi était un ministre important du gouvernement il y a seulement quelques semaines. Un paradoxe que le conseiller municipal d'opposition, le socialiste Patrick Allemand, ne manque pas de souligner : « Messieurs Gaudin, Falco et Estrosi se sont entendus sur la base de ce tracé et le conseil régional (NDLR, dont il est vice-président) ne s'y est pas opposé. Si [le projet] ne devait pas voir le jour, ce serait leur échec ».


NKM sommée de se positionner « dans les plus brefs délais »

Le chantage de Christian Estrosi, « brutal » confie un technicien d'une collectivité impliquée, relève-t-il d'une simple stratégie ? C'est à croire que le député-maire de Nice investit plus d'espoir dans la possibilité d'un travail efficace avec la ville de Gênes, avec laquelle il vient de signer un accord dans ce sens, qu'avec ses partenaires français.

Christian Estrosi assure en effet avoir répondu « à une sollicitation de Gênes qui veut prolonger cet axe ferroviaire sur le littoral et bâtir une liaison Nice-Gênes vraiment efficace ». Les élus niçois souhaitent donc que les 30 kilomètres de rails reliant Nice à la frontière italienne soient bien pris en compte dans le cadre de la déclaration d'utilité publique programmée pour 2014, dans la continuité des quatre années d'études actuellement en cours. Ils demandent donc l'officialisation du prolongement de la ligne à grande vitesse sur ce parcours. L'hypothèse avait été envisagée au début de la réflexion autour du projet, mais elle n'avait pas été retenue dans la mouture finale. Une telle extension permettrait pourtant de réduire de 1 h 15 la liaison Nice-Gênes (de 3h15 à 2h). L'ancien ministre est convaincu que l'Europe pourrait débloquer des crédits Leader pour financer les études entre Vintimille (Italie) et Marseille.

Dans ce contexte surréaliste, la proposition de Christian Estrosi a reçu le soutien « total » de Michel Vauzelle, le président socialiste du conseil régional, pour lequel cette ouverture à l'Est désenclaverait la région Paca. Le maire de Nice a pris sa plus belle plume pour détailler sa position à Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre de l'Écologie et des Transports, réclamant « une décision favorable dans les plus brefs délais ». Une vraie question se pose aujourd'hui et Jean-Claude Gaudin, en vieux briscard, n'a pas fait sa sortie sans arrière-pensée : la LGV Paris-Nice verra-t-elle le jour ? L'état des finances publiques plaide pour un report. Mais pour quand ? C'est sans doute parce qu'il a pressenti ce scénario du pire que Christian Estrosi a changé son fusil d'épaule. Reste à savoir qui prononcera l'oraison funèbre...


« Une bombe atomique »

Ah, les tracés urbains, quel casse-tête ! « 25 hectares de zone d'activités sacrifiés et de nombreux emplois menacés, des dizaines d'habitations collectives ou individuelles détruites, un écosystème dégradé et un danger géologique, à Cuges (Bouches-du-Rhône), avec une atteinte, au plus grand « poljé » d'Europe de l'Ouest. » Dans son numéro de décembre, le magazine de la communauté d'agglomération du pays d'Aubagne et de l'Étoile publie le tracé de la ligne à grande vitesse qui prévoit un passage à travers La Penne-sur-Huveaune, Aubagne et Cuges-les-Pins, sur le territoire communautaire. « On ne reviendra pas sur ce tracé » assure Thierry Mariani. « Les ravages : économiques, sociaux, urbains et environnementaux sont pourtant considérables » lui répond Alain Belviso, président de la communauté d'agglomération du Pays d'Aubagne et de l'Étoile, au cours d'une conférence de presse, le 6 décembre dernier.

Pour Daniel Fontaine, le maire d'Aubagne, la ligne à grande vitesse est « une bombe atomique ». « Quel est l'intérêt de cette ligne ? interroge-t-il. Qui en est le bénéficiaire ? Qui la financera ? L'État, les collectivités territoriales en sont-ils encore capables ? Alors si c'est le secteur privé, la LGV ne desservira pas l'intérêt public mais, d'abord, celui des privés ». L'agglo souhaite avant tout que la SNCF renforce l'efficacité des TER avant de lancer la ligne à grande vitesse.


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Pour aller plus loin
« Grandes infrastructures de transports et développement local »,
un ouvrage des Éditions Territorial. Sommaire et commande sur http://librairie.territorial.fr