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Internet : un monde de promesses... limitées

Article du numéro 415 - 01 février 2011

Interview

Le sociologue Dominique Cardon s'interroge, dans "La démocratie internet", sur les promesses et les limites de ce nouveau média. Disparition de l'espace privé, incitation à la diffamation... internet fait figure de coupable idéal, mais c'est aussi un outil d'élargissement de l'espace public.

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Dominique Cardon
Sociologue au Laboratoire des usages d'Orange Labs et chercheur associé au Centre d'études des mouvements sociaux (EHESS), Dominique Cardon travaille sur les usages des nouvelles technologies et les pratiques culturelles et médiatiques. Il s'intéresse notamment aux transformations de l'espace public sous l'effet des nouvelles technologies de communication.
En 2010, il a publié Médiactivistes (avec Fabien Granjon) aux Presses de Science Po' et La démocratie Internet au Seuil/La République des idées.


Vous notez également qu'avec internet, la société démocratique sort de l'orbite représentative...

Internet déplace en effet le centre de gravité de nos démocraties. Parmi beaucoup d'autres facteurs, il contribue à déplacer l'attention des citoyens de l'espace médiatico-institutionnel vers une sorte d'auto-organisation de la société. En cela, comme le dit Pierre Rosanvallon, il est un des terrains d'expression de cette « contre-démocratie » dans laquelle des citoyens de plus en plus méfiants à l'égard de la représentation démocratique, sont attentifs à d'autres modes de mise en relation, d'échange et de mobilisation que ceux proposés par les partis, les grands médias et le système électoral.

Le Réseau Éducation sans frontière, les mobilisations altermondialistes, les collectifs d'experts internationaux, comme ceux du GIEC, etc., sont des formes de mobilisation assez caractéristiques de ce décentrement de la société par rapport à la représentation politique. Cela ne veut cependant pas dire qu'internet viendrait suppléer l'élection des représentants, mais que les citoyens veulent aussi pouvoir discuter, échanger, critiquer, proposer et s'organiser entre deux bulletins de vote...


Vous écrivez joliment qu' « internet pousse les murs tout en enlevant le plancher ». Pouvez-vous nous expliquer cette image ?

Internet élargit l'espace public traditionnel de la presse, de la télévision et de la radio de deux façons. Il permet d'abord d'augmenter le nombre de personnes pouvant s'exprimer publiquement parce qu'il ôte la barrière que les journalistes contrôlaient pour donner accès au média à tel ou tel. En cela, il pousse les murs. Mais pour que se démocratise réellement l'espace public, il faut également transformer la manière de prendre la parole afin de ne pas en réserver l'accès au plus compétent. Et sur ce terrain, on peut dire qu'internet « enlève le plancher ».
Il libère les subjectivités, en faisant entrer dans l'espace public, des coups de gueule, des conversations, des témoignages, des affects, des points de vue que nous réservions autrefois à la sociabilité avec nos proches. La démocratisation de la parole sur internet se paye ainsi du risque de voir rendues publiques des choses que l'on pensait être plutôt privées.


Vous semble-t-il possible de « trancher » entre ce que sont les maux d'internet et ses promesses ? L'une des deux dimensions l'emporte-t-elle ?

Il est vrai que souvent les « risques » d'internet sont des conséquences de ses vertus. La très grande liberté d'expression qui y règne, protégée par la possibilité de l'anonymat, peut aussi conduire à des formes d'expression très contestables. La démocratisation des usages amateurs multiplie les productions de peu de qualité. L'auto-organisation des internautes peut être capturée par les intérêts marchands des grands acteurs du web, qui ont souvent une forte tendance au monopole, etc.

Mais je crois qu'il faut faire attention à ne pas juger de façon paternaliste des usages que les internautes font de la liberté qu'ils ont acquise sur internet. D'une certaine manière, en portant ces jugements sur le nouvel espace public du web, on commet l'erreur d'utiliser des critères de l'espace public traditionnel... On trouve effectivement de tout sur le web, le pire comme le meilleur. Mais aujourd'hui ce sont les internautes eux-mêmes, et non plus les journalistes, qui créent une hiérarchie de la visibilité entre les informations qui doivent remonter dans les moteurs de recherche et celles qui doivent rester dans les profondeurs du réseau. Désormais, il y a une sorte de responsabilité des internautes dans le pouvoir qu'ils ont acquis de faire circuler telle information et pas telle autre. Et évidemment, c'est un processus très fragile, très incertain et très peu contrôlable...


Quels contours prend l'émergence de cette forme démocratique propre à internet que vous décrivez ?

Du fait de son histoire, ancrée dans la contre-culture américaine des années soixante et des échanges au sein de la communauté scientifique, internet a incorporé un certain nombre de valeurs : le fait que l'innovation vient de la périphérie et non du centre, la décentralisation, la coopération, le mérite et le partage. Et ces valeurs ont souvent pris forme dans des sortes d'organisations collectives virtuelles qui sont gouvernées selon des principes originaux. Les communautés du logiciel libre, les organismes techniques de régulation de l'internet comme l'IETF ou le W3C, ou Wikipédia en sont des exemples.

Ce qui les caractérise, c'est que tout le monde peut (potentiellement au moins) y participer, que personne n'a le droit de prétendre représenter le collectif et que les décisions sont prises au consensus. C'est un mode de fonctionnement en réseau que l'on ne retrouve pas uniquement sur internet. Il est aussi à l'œuvre dans les grandes organisations internationales comme l'OMC ou dans les réseaux militants fonctionnant sur une base très horizontale. Mais Daniel Cohn-Bendit proposait aussi récemment d'organiser Génération Écologie comme une coopérative dont le modèle serait le logiciel libre !


Beaucoup soulignent les dangers du web : disparition de l'espace privé, menaces sur l'avenir dans la presse... Quelles appréhensions en avez-vous ?

L'arrivée d'une nouvelle technologie crée toujours des craintes et des peurs que l'on a tendance à exagérer. Dans le domaine des techniques de communication, tout montre que les technologies ne remplacent jamais les anciennes, mais s'y ajoutent (sauf, sans doute, pour le fax, même si celui-ci n'a pas encore disparu). En fait, ce qui se joue plutôt, ce n'est pas la disparition des médias traditionnels ou des industries culturelles, mais un processus (un peu brusque il est vrai) d'évolution et de transformation pour s'adapter à un nouvel écosystème qui hybride anciens et nouveaux médias.

Dans le cas de la presse, par exemple, on voit bien aujourd'hui que les blogueurs amateurs produisent plus de commentaires que d'informations et qu'ils ne font pas disparaître la nécessité d'un journalisme professionnel ; sans doute d'ailleurs, par leurs commentaires, contribuent-ils à renforcer la demande pour une information de qualité. En revanche, il est incontestable que le travail des journalistes change lorsque leurs papiers en ligne sont soumis au contrôle, à la vérification et à la discussion de leurs lecteurs.


DocDoc

À lire
- « Internet, nouvel eldorado citoyen ? », La Lettre du cadre territorial n° 410, 1er novembre 2010

Pour aller plus loin
« La démocratie à l'ère d'Internet - Guide pratique », un ouvrage de la collection Essentiel sur des éditions Territorial. Sommaire, commande ou téléchargement sur http://librairie.territorial.fr, rubrique « Essentiel sur ».

Pour se former : Internet et démocratie locale
Paris : 23/03 ou 8/05 ou 30/11,
Lyon : 18/03 ou 23/09,
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Contact : Soumiya El Amiri, Tél. : 04 76 65 79 98, e-mail : soumiya.el-amiri@territorial.fr