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La place des jeunes en France : un modèle injuste

Article du numéro 412 - 01 décembre 2010

La lettre numérique

Le sociologue Camille Peugny démonte le particularisme français qui rejette les 18-25 ans hors de la société : des jeunes de plus en plus diplômés, de moins en moins bien intégrés par la génération vieillissante du baby boom...

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Si les jeunes n'arrivent pas à trouver leur place aujourd'hui dans la société française, c'est certes pour des raisons mesurables : depuis plus d'un quart de siècle, le chômage des 18-25 ans reste en permanence autour de 20 %. De plus, on assiste à un allongement croissant du temps d'insertion, l'âge moyen du premier CDI dépassant désormais les 28 ans.

Mais pour le (jeune) sociologue Camille Peugny, c'est aussi une question de mentalités : plus de 51 % des Français déclarent aujourd'hui avoir peur des jeunes ! Et selon lui, ce sentiment de défiance fait que, plus qu'ailleurs, nous avons du mal à faire une place à la jeunesse.


Des jeunes catégorisés

Pour le sociologue, il est plus difficile d'être jeune aujourd'hui dans une société qui vieillit et se crispe. Et surtout, la France a enfermé ses jeunes dans une catégorie à part, les «18-25 ans», qui les prive de l'accès à de nombreux droits et qui n'a pas d'équivalent ailleurs en Europe.

Ainsi le Danemark et les pays scandinaves ouvrent-ils largement dès 18 ans les prestations sociales aux jeunes ; le Royaume-Uni fait plus confiance au marché et les encourage très tôt à l'autonomie en facilitant travail étudiant et crédit (avec son corolaire négatif l'endettement) ; l'Espagne s'appuie sur une forte tradition méditerranéenne où c'est la famille qui subvient à leurs besoins jusqu'à leur émancipation.

Mais la France reste dans un modèle hybride, mal défini et injuste, que les sociologues appellent parfois la «familiarisation induite» : en excluant les 18-25 ans de toute une série d'aides (RMI, RSA...), on crée de fortes inégalités entre ceux qui peuvent s'appuyer sur leur famille et ceux qui en sont dépourvus.

Pour autant l'éducation et le diplôme restent des valeurs sûres, et en France comme partout en Europe, la durée des études s'allonge. Camille Peugny n'hésite pas à dire que jamais le diplôme n'a autant protégé du chômage qu'aujourd'hui : à âge égal, l'écart des taux de chômage atteint plus de 40 points en 2010 entre les diplômés et les non diplômés

Mais si le diplôme est une protection de plus en plus nécessaire, celle-ci n'est plus suffisante, et même les diplômés connaissent des périodes d'insertion longues et des périodes de chômage ou de déclassement (travail sous qualifié par rapport au diplôme, un phénomène qui touche 20 à 25 % des jeunes).


La fonction publique bien cotée

Quand on interroge les jeunes français sur leurs souhaits d'avenir, la fonction publique a la cote. Elle leur apparait comme une source d'emploi stable, même si la réalité est bien moins euphorique. Depuis longtemps déjà le secteur public, comme le privé, ne leur offre bien souvent que des emplois de contractuel ou en CDD...

Mais les mêmes études révèlent aussi que de plus en plus de jeunes rêvent de devenir entrepreneur indépendant. Rien de contradictoire pour Camille Peugny : cela révèle seulement qu'ils ont le sentiment profond de ne plus pouvoir trouver leur place dans l'entreprise et le salariat privé qui ont longtemps constitué la principale forme d'emploi stable.

Et logiquement, le champ politique offre un condensé de cette place congrue accordée par la société française à sa jeunesse : les postes politiques, comme les bons emplois du monde économique, restent réservés aux quinquas de la génération du baby-boom, qui refusent de faire une place aux générations montantes. Les sociologues appellent cela «gérontoclassie».

Camille Peugny en pointe certains symptômes: l'âge moyen des députés , qui a augmenté de 25 à 30 ans entre 1981 et aujourd'hui, ou encore les jeunes loups qui ont conquis les mairies il y a vingt ou trente ans et sont encore maires aujourd'hui... Dans tous les partis politiques on entend pourtant de belles déclarations sur la place des jeunes en politique, mais très peu sont prêts à prendre les dispositions nécessaires. Voir par exemple la fronde qu'a dû affronter Martine Aubry quand elle a voulu imposer le non-cumul des mandats aux parlementaires, principale mesure à prendre pourtant pour ouvrir aux jeunes l'accès au monde politique.

Ainsi, non seulement la jeunesse française se retrouve-t-elle en grande difficulté économique dans une société vieillissante qui ne lui fait pas de place, mais en plus, elle n'a pas accès aux leviers du changement social.

Résultat : quand une récente enquête du Secours Populaire demande aux jeunes d'aujourd'hui quel mots qualifient le mieux leur état d'esprit, 50 % citent «l'angoisse» et 25 % «la colère»...


Mini CV

Camille Peugny est né en 1981. Sociologue, maître de conférences à l'Université Paris VIII, il travaille notamment sur les inégalités entre générations. Il a publié en février 2009 chez Grasset un livre à retentissement tiré de sa thèse, «Le déclassement», dans lequel il décrit comment les générations nées dans les années 1960, malgré un niveau d'éducation en progression constante sont confrontées depuis près d'un quart de siècle à un phénomène sévère de déclassement social.


A lire

- Nouvelle génération : le pari jeunes, La Lettre du cadre n°410, novembre 2010

- Jeunes : l'urgence est à l'action, La Lettre du cadre n°401, mai 2010

- Emploi des jeunes et des seniors : le casse-tête