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Un réseau qui fait chaud au coeur de ville

Article du numéro 412 - 01 décembre 2010

Environnement

Profitant de la construction de son tramway, le Grand Dijon vient de poser la colonne vertébrale d'un réseau urbain de chaleur, particulièrement « vert ». Une décision susceptible de répondre aux défis environnementaux et économiques de l'agglomération.

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«Construire un réseau de chaleur, c'est un acte politique qui nous engage pour 50 ans et plus... le réseau de Paris a plus de 100 ans » affirme Jean-Patrick Masson, vice-président à l'environnement du Grand Dijon, instigateur du projet de l'agglomération dijonnaise. « L'État est en train d'observer ce que nous faisons, car nous sommes en train de construire un nouveau modèle... » annonce-t-il. La colonne vertébrale de ce réseau de chaleur fait 10 kilomètres (1). La construire ex nihilo n'aurait pas été jouable, car « il est compliqué de faire accepter à la population des travaux de grande importance qui n'ont pas de bénéfices apparents ». Le Grand Dijon a profité des tranchées de son tramway pour y poser son réseau.

Deuxième obstacle : le financement. Yves Delaby, directeur de la compagnie de chauffage de Grenoble, qui fête ses 50 ans, le rappelle : « S'il fallait construire ex nihilo aujourd'hui le réseau de Grenoble (environ 150 km), il faudrait investir entre 250 à 300 millions d'euros ». Le fonds chaleur, outil créé en 2009, a donc permis un sacré coup de pouce au réseau urbain de chaleur dijonnais, en apportant 60 % des 7 millions d'euros d'investissements. « Heureusement que nous sommes partis les premiers, je ne suis pas sûr que le fonds chaleur nous aurait autant aidés par la suite... » commente Jean-Patrick Masson.


Facteur 4 quasi atteint

Le réseau urbain de chaleur est l'une des solutions que le Grenelle plébiscite, en milieu urbain notamment, pour remplir les objectifs européens du 3x20 (2). Ne sont encouragés évidemment que les réseaux de chaleur « vertueux » fonctionnant avec un mix énergétique supérieur à « 50 % d'EnR & R », soit un minimum de 50 % d'énergies renouvelables (bois-énergie, géothermie) et/ou de récupération (chaleur fatale issue de l'incinération des ordures ménagères). À chaque extrémité, deux chaufferies biomasse seront construites. « En plus, indique Jean-Patrick Masson, avec cet équipement, on est capable de diminuer par 3,5 le dégagement du CO2 par rapport au fuel, au gaz, au charbon, on est donc proche du Facteur 4 ». Or, en ville pour atteindre le facteur 4, il n'y a pas pléthore de solutions alternatives. Propre, le réseau urbain de chaleur garantit un coût de l'énergie stable aux clients utilisateurs, puisqu'elle dépend moins de l'énergie fossile. « Dans la configuration initiale de notre réseau, le coût de l'énergie produite sera 15 % inférieur au prix du marché » assure le vice-président, par ailleurs adjoint écologiste à la mairie de Dijon. Les réseaux de chaleur alimentés par 50 % d'EnR & R peuvent même depuis 2008 appliquer un taux de TVA réduit (5,5 % au lieu de 19,6 %) sur l'intégralité du prix de vente de la chaleur. « En 2008, cela a permis de réduire la facture, pour un logement moyen, d'environ 7 % » souligne Serge Nocodie, président de la Compagnie de Chauffage de Grenoble et vice-président d'Amorce (3).


Aller vite

Dijon possède, par ailleurs, au sud de son centre-ville, quelques kilomètres de réseau, répartis sur deux secteurs. Le but est de relier la nouvelle colonne vertébrale à ces petits réseaux, de tirer un maximum de lignes à partir de cette colonne pour brancher les quartiers alentours et d'intégrer dans le futur réseau les chaufferies existantes sous-exploitées. Le potentiel de raccordement est « infini » selon le vice-président. Grand hôpital, campus universitaire, grand stade, parc des expositions, palais des sports seront les premiers enrôlés. Restera à démarcher les immeubles privés situés le long du réseau et les propriétaires du quartier des Grésilles en rénovation...

Le Grand Dijon va confier en DSP le développement de son réseau à une entreprise privée, « qui maîtrise la démarche commerciale ». Le coût de la construction du réseau secondaire est en effet énorme, évalué à 40 millions d'euros.


Le « classement » : l'assurance-vie

Enfin, clé de voûte de la stratégie dijonnaise : le classement du réseau. Il devrait permettre de décider que, sur telle zone, toute nouvelle construction sera prioritairement raccordée au réseau, sauf à démontrer par le propriétaire que les intérêts économiques et environnementaux ne sont pas au rendez-vous. Jusqu'ici un seul réseau (qui ne l'est plus !) avait réussi à être classé en 30 ans... Or, l'article 85 du Grenelle 2 a assoupli les règles : dès lors que le réseau de chaleur répondra à un certain nombre de pré-requis (réseau « vertueux », garantie de fourniture d'énergie dans la durée...), la collectivité pourra classer son réseau et définir des zones prioritaires par simple délibération, sans enquête publique, ni avis du préfet. Elle recueillera, néanmoins, l'avis de la commission consultative des services publics locaux, si nécessaire. Un décret devrait sortir fin 2010 ou début 2011. « Une dizaine de réseaux en France sont déjà intéressés par cette nouvelle mesure » annonce André Laurent, responsable des réseaux de chaleur à Amorce.


1. On compte en France 430 réseaux présents dans 350 villes, soit 3 300 km de réseaux. La taille moyenne d'un réseau est de 8 km.
2. Réduire de 20 % les émissions de gaz à effet de serre, porter à 20 % la part des énergies renouvelables dans la consommation énergétique européenne et réaliser 20 % d'économies d'énergie.
3. L'objectif de facteur 4 est de diminuer de 75 % ses émissions de gaz à effet de serre à l'horizon 2050.
4. Association nationale des collectivités, des associations et des entreprises pour la gestion des déchets, de l'énergie et des réseaux de chaleur.


Filière bois, BBC : futur casse-tête

Les propriétaires de réseaux vont bientôt devoir s'atteler à de nouvelles problématiques. Citons-en deux... Concernant le bois-énergie, les collectivités seront bien obligées de se préoccuper et de soutenir la structuration de filières bois, pour établir des plans d'approvisionnement qui tiennent la route. « La ressource est largement suffisante, mais la difficulté est de la mobiliser sans faire concurrence aux autres usages du bois » précise Jean-Louis Bal, directeur Productions et Énergies durables de l'ADEME.

Le Grand Dijon s'apprête à mettre en place un observatoire. L'agglomération grenobloise qui utilise depuis 1994 du bois-énergie, cherche depuis quelques années à créer une filière bois en amont. Il y a urgence... La SEM grenobloise (ndlr la Compagnie de Chauffage) note une augmentation du prix de son bois-énergie de 45 % en deux ans. Enfin, si un logement des années soixante-dix consomme jusqu'à de 240 kWh/m²/an, voire plus, l'objectif fixé par le Grenelle de l'environnement est de tendre vers une consommation de 150 kWhEP/m²/an, et les futurs logements BBC n'en consommeront plus que 50 kWh/m²/an. Cela veut dire que techniquement, les réseaux devront tendre vers plus d'excellence... La difficulté sera de maintenir la compétitivité des réseaux en vendant moins d'énergie, donc avec moins de recettes financières. « Il faudra aussi veiller à ce que le réseau ne perde pas plus de chaleur qu'il n'en
délivre » explique André Laurent, responsable des réseaux de chaleur à Amorce. En somme, les réseaux n'en ont pas fini avec leur mutation. « Demain, ils deviendront sans doute plus dynamiques, et pourraient délivrer autant que recevoir de la chaleur produite par des bâtiments à énergie positive... »


Passer de 2 à 6 millions d'équivalents-logements en 10 ans

Le Fonds chaleur, doté de 1,2 milliard d'euros pour la période 2009-2013 (il devrait être prolongé au-delà, jusqu'en 2020) a permis de financer les installations de production de chaleur (chaufferies centrales) mais aussi les réseaux primaires de distribution de chaleur (création, densification thermique et extensions de réseaux), selon certains critères de cohérence urbanistique, de performance énergétique. Son aide a soutenu la création de 114 nouveaux kilomètres de réseau en 2009, la même dynamique semble se poursuivre en 2010. « Le Grenelle vise des réseaux alimentés par 75 % d'EnR&R pour 2020 ainsi qu'un triplement du nombre de logements raccordés d'ici 2020, soit une progression attendue de 2 à 6 millions d'équivalents-logements... » souligne Yann Ménager, chef du bureau Économies d'énergie et chaleur renouvelable à la Direction générale de l'énergie et du climat.

Pour y parvenir, il va falloir mieux valoriser la chaleur fatale des incinérateurs, développer la géothermie profonde (actuellement plutôt développée en Ile-de-France, avec des essais en Alsace et Aquitaine), ou la géothermie intermédiaire. Depuis les années 1995-2000, le bois-énergie s'est bien développé dans les régions forestières avec des approvisionnements locaux et intercommunaux (Franche-Comté, Rhône-Alpes, Vosges, Alsace, Normandie...) et depuis le Fonds chaleur, dans de nombreuses grandes villes avec des logiques d'approvisionnement industrialisées, telles qu'à Paris et sa région, Vitry, Brest, Nantes, Grenoble, Montpellier, Lyon, Besançon ou Valence).