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« Intéresser les vieux riches aux problèmes des jeunes pauvres »

Interview

André Masson explore les liens entre les générations et les moyens efficaces de maintenir l'équilibre dans le financement de l'action sociale. Pour lui, tout est question de « dynamique ». Comment sortir des cloisonnements générationnels dans le financement de l'action sociale ? « On ne peut envisager la viabilité de notre système de retraites de façon isolée », assure-t-il.

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La Lettre du Cadre Territorial numéro 410 (1er novembre 2010)

Un article de M Stéphane Menu

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André Masson

est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), chercheur associé à l'École d'économie de Paris.
Il a notamment publié, en 2009, Des liens et des transferts entre les générations, aux éditions de l'EHESS.


Vous travaillez depuis longtemps sur le transfert de la dette entre les générations. Pensez-vous que le débat actuel sur la réforme des retraites prend bien en compte cette problématique ?

L'État est confronté à la récurrence de certains déficits en matière sociale et doit trouver des solutions pour en sortir. Mais on a tendance à passer d'un risque à un autre sans régler le problème dans sa globalité. Certains spécialistes estiment que la priorité des priorités reste l'insertion des jeunes, que les personnes âgées sont suffisamment accompagnées et qu'il est ainsi urgent de corriger ce déséquilibre. Ça tire à hue et à dia dans tous les sens...


Les plus de 60 ans perçoivent aujourd'hui l'essentiel des transferts sociaux...

Chaque année, en France, les plus de 60 ans touchent la moitié des transferts sociaux alors qu'ils ne représentent que 20 % de la population. Le reste de la population, soit 80 %, touche 17 % des transferts sociaux (j'y inclus naturellement les dépenses d'Éducation nationale). Or, le vieillissement global de la population renforcera dans les vingt ans la place des plus de 60 ans, qui représenteront alors un tiers de la population française. Ils seront au final amenés à toucher plus encore que les 20 % de PIB perçus aujourd'hui. Comment faire pour enrayer cette dérive ? Je ne porte pas de jugement, je dis simplement que ça pose un problème d'équilibre à long terme. Toute la question est de savoir si l'État pourra tenir ses engagements vis-à-vis des retraités d'aujourd'hui et de demain sans trop augmenter les cotisations sociales, ce qui chargerait la barque déjà trop lourde des jeunes générations.


Existe-t-il d'autres solutions qu'un simple allongement de la durée des cotisations ?

Reculer l'âge de la retraite pénalise les gens qui ont commencé tôt et ont des espérances de vie plus courtes. Mais ce recul représente un ajustement à la marge. En termes de masse, il ne sera pas suffisant pour rétablir l'équilibre. Augmenter la durée de cotisations me paraît être le système le plus égalitaire. L'ouvrier qui a commencé jeune pourra partir après un nombre déterminé d'années de cotisations. Comme il entame sa carrière généralement plus tôt qu'un cadre supérieur ou qu'un métier plus intellectuel, il partira donc plus tôt à la retraite. Mais la difficulté de ce mouvement, c'est qu'il peut rendre l'investissement dans l'éducation moins rentable. J'en reviens donc à mon processus de dynamique, qui a toute son importance : si je sais que je dois travailler tant d'années, j'ai tout intérêt à commencer jeune plutôt que de poursuivre des études longues et qui ne débouchent pas toujours sur des emplois valorisants. La France risque-t-elle de s'appauvrir en termes de publics formés, de métiers à forte plus-value technique ? Mais si les cadres supérieurs et les métiers dits intellectuels commencent plus tard, métiers jugés moins pénibles, ils boucleront la boucle plus tard, ce qui aurait l'avantage de régler le problème de la pénibilité.


L'âge de la retraite deviendrait-il donc secondaire ?

L'essentiel est de savoir à quel niveau de retraite vous partez, que ce soit à 60 ans ou à 62 ans. On parle d'une retraite à taux plein. Olivier Besancenot assure que le financement des retraites représente un effort supplémentaire de 3 % du PIB, nous passerions ainsi de 12 % à 15 % du PIB. Certes, mais quel type d'effort faut-il produire simultanément pour assurer la pérennité de notre système de santé ? Et pour la formation des jeunes, élément central de notre crise sociétale ? Mon analyse est globale : on ne peut envisager la viabilité de notre système de retraites de façon isolée. Conjointement, nous devons aussi produire des efforts importants pour combler le déficit de l'assurance-maladie ou financer la formation professionnelle des jeunes, une des priorités pour assurer l'équilibre du financement des retraites. Il ne s'agit donc pas de dire qu'il faut relever l'effort de 3 % du PIB pour tel secteur sans s'interroger sur les répercussions positives que pourraient entraîner d'autres efforts budgétaires. Tout est une question de domino.


Des modèles sont-ils mis en place pour assurer une répartition à peu près égale des efforts de solidarité ?

Il serait trop long d'expliquer les paradigmes que je développe, mais prenons quelques pistes de réflexion. Dans le système multisolidaire, vous allez donner la priorité au renforcement du lien entre les générations. Si vous considérez que les aînés n'ont pas que des droits mais aussi des devoirs, vous allez lier entre elles les questions de retraite et d'éducation. Si nos enfants sont mieux éduqués, ils pourront mieux payer les retraites : il s'agit donc de créer un nouveau pacte générationnel. Il faudrait, dans ce cadre-là, que les dépenses d'éducation et de retraite soient décidées conjointement chaque année. Ce n'est pas du tout ce qui se passe actuellement. Nous devrions être en mesure d'intéresser les vieux riches aux problèmes des jeunes pauvres. Que les vieux riches ne puissent dire, « après moi, le déluge ! ». On pourrait par exemple imaginer que les retraites élevées soient indexées sur la réussite des jeunes non-qualifiés. Ce serait un bel exemple de réussite d'un lien intergénérationnel. D'autres systèmes envisagent l'augmentation des impôts sur les vieux riches. Le débat est ouvert et appelle des réponses rapides. Pour l'heure, en France, le circuit des transferts financiers entre générations repose sur deux piliers : l'État s'occupe des plus âgés et la famille prend en charge les plus jeunes.


Quels sont les autres paradigmes ?

Il y a celui inspiré par John Locke et les penseurs libéraux, celui du libre agent, privilégiant le marché, la responsabilité individuelle de l'agent. Pour ce système, l'État est l'ennemi parce qu'il entrave le fonctionnement des marchés par le poids de ses charges sociales et freine ainsi l'initiative privée, seule productrice de richesses. Le paradigme de l'égalité citoyenne est inspiré par Jean-Jacques Rousseau et les penseurs sociaux-démocrates, privilégiant l'égalité entre les citoyens et refusant le système multisolidaire, propice à développer l'individualisme. C'est à partir de ces trois paradigmes que se pensent les rapports entre générations.