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Article du numéro 405 - 15 juillet 2010
Lutte intense contre l'échec scolaire pour mieux enrayer l'insécurité, renforcement de la péréquation fiscale, instillation courageuse et pédagogique de mixité sociale dans l'habitat : lorsque l'on donne la parole aux maires de banlieue, ils citent en priorité ces trois points. Mais les financements se font rares et la politique de la ville n'est toujours pas l'aiguillon transversal qui obligerait les ministères régaliens à une meilleure application du droit commun. Tous les articles du numéro 405 |
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Il y a quelques semaines, 44 maires de banlieue signaient une « Lettre à ceux qui ignorent les banlieues » dans les colonnes du Journal du Dimanche. Cette missive découlait de l'état de découragement dans lequel se trouvaient ces élus de proximité à la suite du rendez-vous raté de l'installation du Conseil national des villes, le 25 mai dernier. Ce jour-là, tous espéraient de François Fillon l'affichage d'une détermination sans faille pour donner des moyens significatifs aux banlieues. Espoir déçu : la révision de la géographique prioritaire, la clarification des conditions de renouvellement des Contrats urbains de cohésion sociale (CUCS), les modalités d'une péréquation fiscale plus juste entre villes pauvres et riches ont été reportées à 2011. Cet attentisme a d'autant plus frustré que la propre secrétaire d'État à la Ville du Premier ministre, Fadela Amara, l'avait exhorté, dans un courrier du 30 avril, à la prise de décision rapide.
Dans cette lettre, les maires interpellent : « Faudra-t-il de nouvelles émeutes pour que les pouvoirs publics s'intéressent à nos villes et à ceux qui y vivent ? Il ne s'agit pas seulement de délinquance, des trafics ou de la violence qui seuls parviennent à capter l'attention des médias. Au-delà de l'insécurité, inacceptable, nous subissons, et chaque jour davantage, l'enclavement, le chômage, l'échec scolaire, le mal-logement, et une pénurie de services publics. Les habitants souffrent au quotidien, et nourrissent un sentiment d'abandon qu'une grande partie de la société française a du mal à concevoir ».
Les maires des banlieues ne sont pas des pleureuses. S'ils réclament plus de financements, c'est parce qu'ils pressentent que le pire est imminent, à savoir une réplique des émeutes de l'automne 2005 ou des violents incidents à Villiers-le-Bel en novembre 2007. Nous donnons la parole à cinq d'entre eux, en les invitant à énumérer les projets concrets qu'ils mettraient en œuvre si le gouvernement était plus attentif à leurs appels au secours. Pour eux, ce qui se joue ne concerne pas seulement l'avenir de ces territoires de relégation sociale : jusqu'à quand la société française pourra-t-elle supporter que des zones
entières de notre territoire échappent aux régulations républicaines minimales ?
Alain Cazabonne
maire Modem de Talence (Gironde)
Nous devons repenser la mixité sociale
« Nous savons pertinemment que les moyens financiers ne sont pas extensibles à l'infini. Mais comment ne pas réclamer à cor et à cri une péréquation plus juste quand on constate que certaines communes sont en situation d'autofinancement sur leurs investissements alors que nous sommes dans l'obligation d'emprunter à hauteur de 80 % pour joindre les deux bouts ! Personnellement, je me réjouis de la bonne dynamique des réseaux Réussite éducative. Mais dès que nous passons à un stade supérieur, l'État ne sait plus comment faire et les incertitudes autour du maintien des CUCS et de leur niveau de financement n'arrangent rien. Comment, dans ces conditions, engager une action de fond, inscrite dans la durée ? Les contraintes administratives sont de plus en plus lourdes, comme si elles permettaient de retarder les investissements pour alléger les finances publiques.
J'ai beaucoup de respect pour Fadela Amara qui, chaque fois, soutient nos projets. Mais son absence d'influence politique l'empêche d'exercer une saine autorité sur Bercy, qui refrène les projets, même après la validation ministérielle. Ces difficultés de liaison avec l'État et les collectivités bloquent la réactivité nécessaire de notre travail de proximité.
Les maires sont les seuls à pouvoir distribuer des aides d'urgence, mais les moyens se raréfient. Sur l'insécurité, nous manquons de coordination entre le CG, la Justice, l'Éducation nationale et la Police, ce qui impacte négativement sur l'accompagnement des jeunes qui pourraient s'en sortir. Il faudrait 4 à 5 millions d'euros pour relancer la machine de la cohésion sociale. Je pense entre autres au soutien aux commerces de proximité, dont le rôle est essentiel. Sans oublier les services publics, dont la raréfaction empêche un travail de proximité utile dans des quartiers où le chômage atteint des sommets. Enfin, nous devons repenser la mixité sociale et faire preuve de courage politique. Récemment, nous avons souhaité ouvrir un foyer de jeunes travailleurs dans un quartier résidentiel, mais le projet a échoué pour des raisons politiques. Il est impératif que les habitants des quartiers mieux lotis prennent conscience qu'ils ne servent pas leurs propres intérêts en agissant ainsi. Il faut surmonter la peur fantasmée de l'autre ».
Jean-Yves Le Bouillonnec
maire PS de Cachan (Val-de-Marne)
Rompre avec l'égoïsme communal
« Dans ma commune, je considère que les signaux sont à l'équilibre. Mais tout reste fragile. De plus, si ça va mieux ici et moins bien ailleurs, l'acquis des bienfaits vole en éclats. Une chose est claire : les villes les plus en difficulté ont de plus en plus de mal à faire face financièrement. Il est indispensable de rompre avec l'égoïsme communal. L'argent d'une entreprise ou d'un ménage n'appartient pas à cette seule commune. Quand une commune héberge sur son territoire un aéroport, il est aberrant de considérer que les retombées fiscales dudit aéroport doivent échoir automatiquement sur son compte en banque. J'ai vu récemment un reportage où un maire était dans l'impossibilité de refaire un gymnase. Au-delà même du désagrément causé, le symbole est fort de l'impuissance des pouvoirs publics vis-à-vis de sa population. Cette question de la fiscalité locale est centrale : dans certaines agglos, certaines communes cèdent leurs ressources fiscales parce qu'elles n'en ont pas besoin alors que d'autres tirent la langue ! On marche clairement sur la tête !
Sur le plan éducatif, l'école n'est plus en mesure de jouer son rôle social intégrateur et l'assouplissement de la carte scolaire a renforcé cette ségrégation. Il faut repenser l'école dans les milieux défavorisés. Sur le renouvellement urbain, des efforts importants ont été réalisés avec l'ANRU mais il faut porter l'effort au-delà, en prenant en compte l'habitat à l'échelle du territoire. Il y a 3 ans, les maires de Ville et Banlieue, dont je fais partie, avaient accepté le principe d'une revalorisation de la dotation de solidarité urbaine (DSU) pour les quartiers les plus affectés. Mais elle n'a pas été maintenue et nous avons désormais droit à une dotation de développement urbain (DDU) dont le montant ridicule est de 50 M. d'euros. Il faut à l'évidence renforcer la percussion interministérielle de la politique de la ville. Cette dernière n'est qu'un aiguillon pour rappeler aux ministères régaliens que certains écarts avec le droit commun ne sont plus tolérables. Cette transversalité ministérielle est clairement en panne ».
David Thiberge
maire PS de Saint-Jean-de-Braye (Loiret)
Mettre l'accent sur la prise en charge éducative des jeunes
« Si je disposais de moyens financiers supplémentaires, il est clair que je mettrais l'accent sur la prise en charge éducative des jeunes. Dès l'école primaire, les profs sont en capacité de repérer les lacunes. Dès le premier signalement des difficultés, il faudrait agir sans relâche. Il est impératif de mettre en place un dispositif financé, soutenu aussi par une part importante de bénévoles, qui assurerait la classe après la classe. Au passage, il faut vite en finir avec la semaine de quatre jours dont les effets néfastes sont encore plus accentués dans les cités difficiles. S'il était possible de faire des centres sociaux des lieux investis d'éducateurs le mercredi et le samedi, il est clair que nous réduirions les risques de les laisser à la rue et donc en situation de danger pour eux-mêmes et la société. La lettre que nous avons écrite vise tout simplement à rappeler au Premier ministre que les moyens financiers d'agir se réduisent et que l'on ne peut attendre de miracle dans ces conditions ».
Marc Vuillemot
maire PS de La Seyne-sur-Mer (Var)
L'accompagnement social est moins financé
« Nous sommes dans une situation paradoxale puisque La Seyne dispose d'un financement ANRU important, qui le situe à la cinquième place des opérations de rénovation urbaine les mieux financées de France. Mais, dans le même temps, alors que le bâti s'améliore, les moyens traditionnels de la politique de la ville, concentrés dans les CUCS, connaissent un retrait financier. Dans tous les domaines, de l'accompagnement culturel, éducatif ou sportif, nous sommes dans l'obligation de freiner des quatre fers des opérations dont le financement devient problématique, sans oublier l'assèchement progressif des aides du Département ou de la Région lié à la RGPP et à la crise des finances locales. Il faut reprendre la main sur l'accompagnement social des opérations de requalification urbaine si l'on ne veut pas renforcer les ghettos.
Dans le domaine éducatif, nous nous retrouvons dans la situation qui prévalait avant les ZEP. Les réseaux Ambition réussite se délitent. L'impact espéré de l'ANRU ne sera pas à la hauteur des attentes si tous les dispositifs indispensables au maintien de la cohésion sociale sont affaiblis ».
François Asensi
maire PCF de Tremblay-en-France
Sans mixité sociale, plus de République !
« Les statistiques en notre possession révèlent une paupérisation de la population. L'ennui, c'est que le maire que je suis ne peut peser sur le choix du logement de ses administrés puisque je n'ai pu accorder en 2009 « que » 39 logements, l'État et le 1 % Logement se partageant l'ensemble du gâteau. C'est ennuyeux lorsque l'on sait l'importance de veiller à une politique de peuplement juste et adapté. Car, en Seine-Saint-Denis, la question centrale reste celle de l'équilibre social de la population. L'article 55 de la loi SRU est bafoué et on renforce la spécialisation du territoire vers plus de pauvreté.
Chez nous, la construction de nouveaux logements sociaux ne réglera pas le problème, même si la liste d'attente des demandeurs s'allonge. Il faut diversifier les types de logement. Au passage, le droit au logement opposable, la loi Dalo, nous complique la tâche puisque les personnes les plus pauvres, en situation d'urgence, sont logées dans des cités déjà plombées par la précarité sociale. Il faut aller au bout de la logique de la mixité sociale, faire de la pédagogie auprès des populations réticentes. Si l'on abandonne l'idée que des classes sociales différentes ne peuvent pas vivre en harmonie, autant renoncer à la République !
Enfin, il faut insister sur la nécessité de prendre en charge les élèves en difficulté scolaire. Je suis d'accord avec Nicolas Sarkozy quand il veut développer les internats d'excellence ou les établissements scolaires dévolus uniquement aux cas les plus lourds ».
Pour se former
- La mise en œuvre du droit au logement opposable (Dalo), Le 23 septembre, Lyon
- Politique de la ville : en attendant la réforme, Le 30 septembre, Paris
Contact : Joëlle Mazoyer - 04 76 65 61 00, joelle.mazoyer@territorial.fr
Pour aller plus loin
« La politique de la ville entre ombres et lumières »
Un ouvrage de Territorial Editions. Sommaire et commande sur http://librairie.territorial.fr

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