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« Construisons un état accompagnant »

Article du numéro 405 - 15 juillet 2010

Interview

La fin de l'État providence est annoncée. Autant s'y préparer, semble préconiser Serge Guérin, spécialiste de la sociologie du vieillissement. À l'heure où le concept du « care » (prendre soin) fait débat, où les retraites et le vieillissement de la population imposent de repenser les solidarités, il invite les seniors à sortir de la « passivité ».

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Serge Guérin est Docteur en sciences de la communication, professeur à l'ESG-Paris et enseignant à l'Université Paris IV-Sorbonne. Il est aussi rédacteur en chef de la revue de proximologie Réciproques, et conseil pour les entreprises et organisations sur la sociologie des questions liées aux seniors et à l'intergénération. Il est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages dont La société des seniors (Michalon, 2009) et De l'État Providence à l'État accompagnant (Michalon, 2010).


Vous préconisez le passage d'un État providence à un état accompagnant, sans « e » majuscule, ce qui induirait un retrait de l'État qui déciderait de tout. Comment conceptualisez-vous cette transition ?

Tout le monde sait que l'État providence ne peut continuer sur le même rythme. Il faut repenser les conditions dans lesquelles la dépense publique se déploie, en faisant en sorte de sortir progressivement de l'assistanat pour favoriser l'émergence de l'autonomie des personnes. Je ne dis pas que tout le monde sera en capacité de devenir acteur de son autonomie, tout simplement parce que le niveau de vulnérabilité est variable selon les individus. En revanche, tout le monde doit pouvoir devenir l'auteur de sa propre autonomie. On a tendance à ravir l'autonomie des personnes avec une trop grande précipitation, dans une forme de tout ou rien. Prenons l'exemple du maintien à domicile. Le modèle est décrit comme exemplaire de ce qu'il faut faire, alors que les maisons de retraite, à l'image dégradée, résonnent dans l'imaginaire collectif comme ce qu'il faut à tout prix éviter.


Ce n'est malheureusement pas tout à fait injustifié...

Certes, mais depuis, on ne réfléchit presque plus aux modes de prise en charge collective des personnes âgées, on tourne le dos à un accompagnement différent qui serait, dans certains cas, moins douloureux qu'un maintien à domicile très enfermant. De plus, tout le monde est convaincu que le maintien à  domicile coûte moins cher à la société, ce qui n'est pas tout à fait juste. Quand on compte le nombre de professionnels de la santé et de l'action sociale que mobilise une personne maintenue à domicile, il n'est pas certain que les économies réalisées soient très importantes... Le maintien à domicile est-il le
modèle le plus abouti de socialisation ? Je n'en suis pas si sûr...


En fait, vous proposez que l'individu ait la possibilité de s'approprier son autonomie...

Oui, parce qu'il n'y a pas de perte d'autonomie à plein-temps, on ne devient pas complètement dépendant du jour au lendemain. Bien sûr, si on demande à une personne de 30 ans en bonne santé si elle préfère être maintenue à domicile à 80 ans, elle ne va pas dire non. Mais, 50 ans plus tard, ce parti pris sera-t-il le bon ? Il existe plusieurs formes d'habitat collectif dédiées aux personnes âgées, plus appropriées aux pertes d'autonomie liées au grand âge. En fait, et c'est paradoxal dans une société très individualiste, on ne travaille plus sur les spécificités de chaque individu. On a l'illusion de se croire protégés des dépendances. Or, nous sommes tous interdépendants, dès le plus jeune âge. Il suffit juste de déterminer le niveau de dépendance des uns par rapport aux autres pour construire une vie plus douce, moins brutale, moins enfermée dans un discours univoque.


En quoi votre discours croise-t-il celui de Martine Aubry sur le « care », cette volonté de réinventer les solidarités de proximité ?

La question est simple : la personne doit-elle décider de ce qui est bon pour elle ? Ou doit-on décider à sa place de ce qui lui faut ? Plus on s'enfonce dans une vision négative de la  société, du « vivre-ensemble », plus on rend ses acteurs passifs, ce qui n'est jamais très producteur de dynamisme. On a tendance à penser les retraités comme des acteurs passifs. Martine Aubry a introduit le terme dans le débat public. Certains lui ont reproché de faire dans la calinothérapie mais tout le monde creuse désormais le concept. Il faut lui donner désormais sa musculature qualitative.


Les collectivités territoriales ont-elles intégré cette évolution ?

Je crois qu'il y a une prise en compte de la diversité des fragilités qui doit se traduire par le soutien à des dispositifs associatifs innovants. Plus nos sociétés se veulent performantes, plus elles donnent naissance à des vulnérabilités. Il y a, dans le milieu associatif, dans le monde HLM, des initiatives qui laissent supposer que cette démocratie sociale est en phase de mûrissement. Quand des personnes âgées s'impliquent pour garder les enfants des jeunes mères qui rentrent tard le soir dans des cités populaires, on touche à cette nouvelle modernité des rapports humains. On se sent utile, et le don de soi, décrit par le sociologue Marcel Mauss, relève de la prévention contre la solitude, contre la fermeture à l'autre, au monde tel qu'il est.
Je suis contre toutes les gérontotechnologies, qui comblent artificiellement des vides. La technologie doit être mise au service de l'épanouissement humain mais ne doit pas le remplacer. J'ai entendu parler récemment d'un logiciel qui permettait à certaines grands-mères d'entendre toutes les demi-heures la voix de leurs petits enfants. Ce n'est pas la bonne direction à prendre, la technologie ne remplacera jamais l'humain.


Le débat sur l'allongement de la durée de cotisations sur les retraites se heurte au fait que la France est l'un des pays européens les moins performants dans l'emploi des seniors. Comment sortir de cette contradiction ?

On vit sur le mythe de la préretraite depuis 40 ans, considérée comme idéale pour dégager la voie aux plus jeunes, ce qui n'est malheureusement pas le cas. On se gargarise de taux de productivité élevés, mais on a malheureusement sacrifié un certain nombre de petits boulots qui avaient leur utilité sociale, comme les cantonniers dans les villages ou les gardiens d'immeubles, voire l'homme à tout faire au sein d'une entreprise. On a fait le pari de l'hyper-efficacité. Sur le budget d'une entreprise, dans un contexte économique, cette stratégie n'est rentable qu'à court terme. On a oublié que l'être humain n'était pas seulement un homo économicus. La preuve, les retraités ne sont pas tous inactifs, plus de 30 % des maires sont des retraités. Et seuls 20 % des octogénaires, contrairement à une idée répandue, sont réellement dépendants. Les 80 % restants ont certes besoin d'être accompagnés mais leur dépendance n'est pas totale.


Cet état accompagnant va-t-il redonner ses lettres de noblesse au don décrit par Mauss ? Comment peut-on croire au retour d'une telle vertu altruiste ?

Parce que nous ne pouvons plus tenir dans cet illusoire enchantement du monde qui ne passerait que par la consommation. Nous ne nous supportons plus dans l'enfermement de cette seule consommation, elle ne suffit plus à combler notre idéal humain. Nous ne nous sentons pas fiers, tout simplement, de ce que nous sommes devenus. L'attention à l'autre crée une écologie de la vie. Être à l'écoute de l'autre nous permet de nous restructurer en tant qu'acteur de la société, de nous reconsidérer comme étant utile.


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