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Entreprises et collectivités : une ignorance partagée

Plan de relance

Où en sont les relations entre les entreprises et les acteurs publics locaux ? Une récente étude sur le rôle des collectivités dans la mise en oeuvre du plan de relance auprès des entreprises met en valeur la grande ignorance qui règne entre les deux mondes. Du coup, l'un comme l'autre a sans doute raté des occasions.

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La Lettre du Cadre Territorial numéro 404 (1er juillet 2010)

Un article de Mme Marjolaine Koch

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Partant du principe que trois quarts des investissements publics sont réalisés par les collectivités territoriales, l'institut Sage(1) s'est mis en tête de rencontrer ces investisseurs qui portent une large part du plan de relance. Avec un objectif : croiser les regards portés sur l'investissement entre acteurs du privé et acteurs publics locaux. 232 dirigeants d'entreprises de 10 à 200 salariées ont répondu à une enquête quantitative, pendant que 36 directions financières de collectivités (mairies et intercommunalités de plus de 10 000 habitants) participaient à des entretiens qualitatifs sur le même thème.


Une grande méconnaissance mutuelle

Si l'objectif était de croiser les regards, il apparaît dans les résultats de cette étude que justement, ces deux regards se croisent très rarement. Car d'un côté, les entreprises n'ont pas vraiment conscience de la quantité de projets auxquels elles pourraient participer en répondant aux offres de marchés publics. 68 % des dirigeants interrogés avouent même ignorer le rôle des collectivités territoriales.
Cette méconnaissance tient, selon Sage, au manque de communication des collectivités en direction des entreprises. Disposant d'un petit réseau d'habitués, les administrations ne font pas forcément la démarche de voir plus loin. Et comme les formalités - nombreuses dans une réponse à un appel d'offres de marché public - ont tendance à rebuter les entrepreneurs dont le quotidien est déjà suffisamment chargé en démarches administratives, ces deux mondes ne se rencontrent pas. 92 % des entreprises considèrent qu'elles n'ont pas été sollicitées par leur collectivité dans le cadre du plan de relance, et à l'inverse, 78 % des collectivités déclarent n'avoir pas été sollicitées par les PME de leur territoire sur le sujet.
« Il y a clairement une absence de connaissance mutuelle » explique Alexandre Martinez, directeur du développement de l'offre chez Sage Collectivités locales. « Mais les collectivités disent qu'elles n'ont pas attendu le plan de relance pour investir. En même temps, elles reconnaissent se contenter des contacts tissés naturellement, sans avoir à faire de démarche, avec quelques PME situées dans leur environnement proche. »


Des investissements peu mesurés

L'autre point d'achoppement que révèle l'étude est le manque d'outils de suivi des collectivités pour porter des projets d'investissement conséquents. « La collectivité, d'un point de vue général, est organisée en mode comptable » explique Alexandre Martinez. « Le principal contrôle qui est réalisé sur les investissements est celui de la légalité. C'est le reflet d'une organisation comptable et réglementaire, qui était valable il y a une vingtaine d'années. Il est frappant de constater que 53 % des collectivités disent n'avoir pas d'outil de mesure pour connaître l'efficience d'un investissement. Le respect des délais, du budget initial... ces indicateurs qui touchent à la fois la partie financière et les plannings sont presque inexistants dans le suivi d'un investissement. Les collectivités n'ont pas vraiment de vision globale, financière et de terrain : il manque un fil conducteur à tout cela. En même temps, ces résultats à l'étude sont très différents de ce que nous aurions obtenu, il y a seulement deux ou trois ans. Une majorité des collectivités nous ont expliqué qu'elles suivaient l'efficience des investissements selon leurs propres indicateurs mis en place en interne, sans avoir de véritable outil de mesure informatisé. »
L'institut Sage - dans son rôle de fournisseur de solutions informatiques - regrette donc le faible équipement des administrations locales sur le plan des systèmes d'information, permettant de mettre en place un système de gestion plus approprié au suivi des investissements. Mais les collectivités semblent être sur le chemin de l'optimisation de leurs méthodes, et le résultat de cette étude ne les a pas surpris outre mesure. Leur réponse ? « Laissez-nous nous organiser sur notre territoire » : des changements sont en cours, il suffit d'être patient...

1. L'institut Sage est financé par le fournisseur de logiciels de gestion du même nom.


Témoignage

Jean-Luc Bertoglio
DGA du SAN Ouest Provence et conseiller du président de Marseille Provence Métropole

« Les collectivités créent avant tout du développement territorial »

La vision donnée par l'étude de la relation entre entreprises et collectivités territoriales vous paraît-elle juste ?
L'étude montre que les entreprises semblent ignorer le rôle des collectivités dans le plan de relance. Mais pourquoi ? Parce que les chefs d'entreprises identifient le plan de relance à l'État : la large campagne nationale déployée dans les médias par le gouvernement a peu mis en évidence le rôle des collectivités locales. Comme l'institut Sage est parti du message national pour construire son étude, il est normal d'obtenir ces réponses. Mais cette méconnaissance vient aussi du fait que les collectivités, ciblées dans l'étude (EPCI et communes essentiellement), agissent d'abord sur l'environnement global et l'attractivité des entreprises par leur action quotidienne. Elles créent avant tout du développement territorial en agissant sur les infrastructures routières, l'immobilier d'entreprise... Elles n'accordent pas d'aides directes à caractère exceptionnel aux entreprises.

L'étude met également en exergue le manque de vision globale des collectivités sur les investissements, c'est un point qui vous semble juste ?
Les collectivités ont certainement des marges d'amélioration possibles dans le domaine de la prospective financière, même si une majorité raisonne de manière pluriannuelle. C'est cependant un milieu mouvant du fait des alternances politiques, des modifications incessantes des normes, des dépenses imprévues... De plus, la préparation du budget, voté obligatoirement en équilibre réel, est toujours délicate du fait de la connaissance tardive de nos recettes qui sont de plus en plus étatisées, et des nouvelles charges qui nous sont imposées. Il est de plus en plus difficile de dégager de l'autofinancement. Le principe de séparation de l'ordonnateur et du comptable introduit aussi une grande complexité dans la gestion, qu'il faut prendre en compte, même si des évolutions sont en cours.
Concernant les outils d'évaluation des investissements, plus on est constant dans sa prévision, plus on a des outils de suivi adaptés, plus il est facile de faire de l'évaluation. Mais avec les décrets et les textes de loi, les budgets sont énormément bousculés : c'est un point qui devrait être un critère d'évaluation en lui-même !


À lire sur ce thème
« Collectivités et entreprises : les relations se tendent », La Lettre du cadre territorial n° 394, 1er février 2010.

Pour aller plus loin

« Le guide permanent du développeur économique »
Un ouvrage de Territorial Éditions. Sommaire et commande sur http://librairie.territorial.fr