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Article du numéro 401 - 15 mai 2010
Bernard Stiegler est directeur de l'Institut de recherche et d'innovation (IRI) du Centre Georges Pompidou, professeur |
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Bernard Stiegler
directeur de l'Institut de recherche et d'innovation (IRI) du Centre Georges Pompidou, professeur associé à l'université de Londres (Goldsmiths College) et à l'université de technologie de Compiègne, est philosophe et docteur de l'École des hautes études en sciences sociales.
Nous avons de moins en moins la possibilité de vivre de dehors des modèles prescrits par le marketing. S'émanciper du consumérisme consisterait à sortir de la machine sociale. De plus, la société a besoin de faire tourner la machine économique et les États ont besoin de percevoir des taxes. Je ne dis pas qu'il faut tout changer. Je considère que les grands hommes politiques sont capables de faire face à l'urgence du court terme tout en veillant à transformer à moyen et long terme les systèmes défaillants. Nous savons tous que la consommation provoque des situations d'addiction : la toxicité n'imprègne pas seulement les systèmes bancaires, mais aussi les esprits. L'hyperconsommation phagocyte et épuise les structures psychosociales de notre société.
Aux États-Unis, une enquête a démontré que 40 % des bébés et 90 % des enfants de trois ans sont exposés à l'audiovisuel et que cette surexposition a des effets directs sur la formation de leurs circuits synaptiques, dont l'une des conséquences est la pathologie appelée attention deficit disorder. La télévision exclusivement pilotée par le marketing devrait être un instrument de production, d'éducation et d'intelligence collective, en particulier en intégrant les nouveaux médias. Il faut mettre ces questions au c½ur d'un nouveau modèle de développement au moment où la crise démontre éloquemment que le consumérisme n'est plus soutenable.
J'entends agir avec les autres, notamment avec l'association que nous avons créée à quelques-uns (lire encadré). Pour penser, il faut agir, et agir avec les autres. Quand Platon a créé son Académie, des guerres civiles ravageaient Athènes et il a créé cette institution philosophique pour lutter contre la bêtise qui s'emparait de la cité grecque. Les philosophes qui ne se battent pas sont des spécialistes de la philosophie sans philosophie. Socrate faisait appel à l'intelligence de ses interlocuteurs et posait en principe qu'ils devaient penser par eux-mêmes. Je le crois aussi très profondément. J'ai des amis dans tous les mondes. L'un est président d'une fédération de chasse et vit dans un village de Haute-Corse. Une autre, gardienne dans une cité HLM, écrit aussi de très beaux livres. Un autre fait un travail très dur dans une usine de métallurgie. Ces amis pensent beaucoup : ils aiment réfléchir et discuter, et ils m'apprennent beaucoup. C'est avec eux et en s'adressant à beaucoup d'autres personnes comme eux, qui sont des singularités discrètes et très fortes, que la philosophie peut penser en agissant et agir en pensant. Il faut être sensible à ces singularités, confiant, patient, tenace et combatif.
Pour Bernard Stiegler, un philosophe qui n'agit pas n'est pas un philosophe. D'où l'idée de créer, en 2005, l'Association internationale pour une politique industrielle des technologies de l'esprit (Ars Industrialis), réunissant à la fois des hommes de réflexion et de simples citoyens tout aussi inquiets de ce que le philosophe appelle la « mécroissance », une croissance économique et écologique qui partirait dans le mauvais sens.
http://www.arsindustrialis.org/

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