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Le magazine des professionnels de la gestion territoriale.
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Article du numéro 401 - 15 mai 2010
La territoriale est inquiète. Multiplication des rapports de « modernisation », réforme des collectivités, activité autour du « Grand Paris », sans oublier le chantier de la TP, il faut dire que tout, dans le contexte actuel, pousse à cette inquiétude. Tous les articles du numéro 401 |
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Avec un agenda chargé sur les questions politiques, institutionnelles et économiques, c'est l'ensemble du système territorial qui paraît subir - plutôt que conduire -, une reconfiguration majeure. Cela soulève autant des questions fonctionnelles que plus stratégiques : une fois la vague de réformes passée, dans un processus perçu par beaucoup comme une recentralisation qui ne dit pas son nom, quelle sera la place de la gouvernance des territoires ? Que restera-t-il de l'autonomie des collectivités ?
Lors des Entretiens territoriaux de Strasbourg 2009, invité par l'ADT-INET et l'ADGCF à répondre à la question « La crise est-elle facteur d'une nouvelle gouvernance territoriale ? », nous avions rappelé la singularité de la « crise » dont il est question. En grec, « », la crise, désigne la faculté de distinguer une décision entre deux choix possibles. À la crise sont ainsi associés les mots de « décision » et de « jugement », car la crise suppose une prise de décision, une action correspondant à la recherche d'une solution. Parce qu'elles doivent proposer des réponses concrètes aux effets de la crise économique et sociale, les collectivités connaissent bien cette posture.
Mais la crise met les collectivités dans une situation inédite, caractérisée par une instabilité accrue par les réformes en cours ou annoncées et leurs processus politiques ambigus. Sans polémiquer, on peut en effet souligner les incertitudes qui grèvent les capacités d'action des collectivités : l'équilibre de la décentralisation est affaibli et la légitimité des acteurs territoriaux à préparer l'avenir est mise en question. Cette crise-là n'est peut-être ni cyclique, ni spéculative, et mérite une réponse circonstanciée.
Toutes les questions qui se posent aux collectivités se résument à une seule : quelle capacité de régulation leur reste-t-il ? On ne peut en effet plus dissocier les questions économiques et financières des problématiques politiques et administratives. C'est l'autonomie politique et économique des collectivités qui est en jeu, dans un partenariat inédit avec l'État central et déconcentré. Pour tous, il s'agit de facto d'inventer ce que sera la régulation des territoires.
Les controverses qui accompagnent l'augmentation du nombre de fonctionnaires territoriaux ou la réforme de la TP reflètent bien le fait que le pilotage stratégique des collectivités est mis en cause, aussi bien en termes de modèles (quelles stratégies renouvelées de développement local ?), que de fonctionnement (quelles recettes et quelles ressources disponibles pour l'action à l'avenir ?). Il ne s'agit pas simplement de questions de ressources budgétaires : toute la gouvernance du système territorial est fondamentalement mise en question par l'ensemble du processus de modernisation en cours, dans la continuité de la loi de modernisation de l'économie, de la RGPP et de la réforme des collectivités.
Certes, l'avenir incertain du financement de l'action publique est une question majeure. La RGPP prévoit des économies de l'ordre de 7,7 milliards d'euros pour des dépenses publiques représentant environ 1 000 milliards d'euros par an. Ces économies, sans doute indispensables, ne sont pourtant pas à la hauteur d'un déficit récurrent : 140 milliards en 2009, en période de crise économique, mais déjà 50 milliards de déficit moyen des années précédentes. Tous les acteurs publics, les administrations publiques centrales locales, de la sécurité sociale sont donc sollicités.
Mais trois enjeux, pourtant étroitement liés, ne sont pas nettement corrélés dans les réformes en cours(1) :
- la définition de modalités pérennes de financement de l'action publique ;
- l'organisation d'une gouvernance du territoire plus efficace économiquement et plus juste ;
- l'émergence de réseaux de collectivités territoriales autonomes responsables solidairement de projets dans un environnement multiscalaire.
Au moment où la question de la gouvernance des territoires est à nouveau au c½ur de l'agenda politique, on aurait pu profiter du débat institutionnel (compétences, financement, etc.) pour dégager des principes de modernisation de l'espace territorial et de ses administrations. Hélas, les réformes ne sont ni élaborées, ni menées ainsi.
Depuis 30 ans, l'État s'est engagé dans de vastes chantiers de réformes administratives. Même si elles sont techniques, ces réformes ont des enjeux politiques majeurs : la compétition entre les États et les territoires pour imposer un leadership fondé sur « l'efficience » ; la construction de rôles sociaux légitimes pour les « modernisateurs » ; la proximité et la démocratisation des échanges politiques.
Moderniser l'État, c'est donc alimenter la redistribution et la reconfiguration des pouvoirs : la modernisation n'est pas qu'une adaptation mécanique aux transformations économiques et sociales du monde. La variable politique et les stratégies d'acteurs sont déterminantes pour l'élaboration de la « recette » comme pour sa mise en ½uvre. Le repositionnement de « l'État stratège » est fonction des opportunités et de ses stratégies d'adaptation. Ainsi, les polémiques sur la conduite par l'État de la décentralisation - à son profit disent ses détracteurs -, montrent que l'administration de l'État ne fait pas que subir passivement les situations nouvelles.
Les réformes ont souvent des justifications commodes : elles sont menées au nom des citoyens alors qu'ils n'ont souvent été ni consultés, ni associés, et pas davantage satisfaits du processus ni des résultats. Mais au-delà, elles n'ont pas modifié la nature des élites au pouvoir, car le processus a en général été animé par les membres de ces élites, soucieux de restaurer leur légitimité et de participer à la reconfiguration du pouvoir. L'idéologie labellisée commodément « Nouvelle Gestion publique » a imposé la primauté du budget sur les problématiques politiques : il s'agit d'être efficient dans la mise en ½uvre de ces missions.
Les acteurs qui peuvent intervenir légitimement ont changé de profil sociologique : le discours sur les « bonnes pratiques » débouche sur des marchés de « consultants » professionnels qui transfèrent des solutions déjà expérimentées ailleurs. Dans la même veine, les partenariats avec les acteurs privés et la contractualisation avec d'autres acteurs publics, ont modifié la manière de « faire » de l'action publique. Pendant ce temps, les fonctionnaires ont été directement concernés par un grand nombre de réformes : réduction du nombre des fonctionnaires, statut, formes d'évaluation et de rétribution du travail. Enfin, les réformes de structure (privatisations ; création de sociétés commerciales où le capital est majoritairement détenu par l'État ou des investisseurs publics ; libertés de man½uvre accrues pour les dirigeants des entreprises publiques, qui rompent avec les politiques nationales de contrôle public sur des secteurs clés) remettent en cause la conception traditionnelle du « secteur public » au régime juridique et financier dérogatoire aux règles du marché.
Bref, on a l'impression que plus l'État se réforme, plus il se fragmente. Et s'il ne sort pas nécessairement perdant, restant plus ou moins ouvertement le partenaire principal, « régulateur » ou « animateur » (Jacques Donzelot), le stratège maîtrisant peut-être les règles du jeu décisionnel, il est clair que les décisions sont prises avec d'autres et que les groupes d'intérêt sont admis comme des partenaires à part entière.
Il en ressort un brouillage encore accru du modèle d'État recherché par les stratégies de modernisation : faute d'évaluation et d'évolution tangibles, la réforme de l'État est devenue un leitmotiv. En France, la modernisation n'a pas abouti à des transformations en profondeur des carrières, et la transformation des fonctionnaires en « managers » n'a été que partielle et, surtout, ne les a pas tous concernés. Si cela démotive certaines catégories d'acteurs, cela en rassure d'autres qui ne se sentent pas prêts à cette évolution. En somme, les réformes alimentent le sentiment qu'il existe des différences croissantes entre les acteurs publics qui mesurent de plus en plus les différences entre eux (de statuts, d'opportunités à court et moyen terme), dans leurs capacités à s'adapter aux évolutions qui concernent aussi leurs relations avec le secteur privé.
Comme l'a montré P. Bezes, la réforme de l'État devient progressivement une politique à part entière, disposant d'un véritable cadre doctrinal et de capacités de contraintes et de financement. La réorganisation de l'État territorial s'inscrit dans ce cadre. Quant à la RGPP, si le volume des réformes est conséquent, elle ne comporte pas de nouveautés radicales, notamment en raison de l'absence de participation du Parlement et des collectivités territoriales. Une nouvelle phase s'est ouverte en juillet 2009, avec la réforme de l'organisation du territoire pour rationaliser l'action des collectivités.
On mesure mieux comment s'inscrivent les cinq chantiers de questionnement souvent désignés par les cadres territoriaux(2) comme prioritaires pour restaurer, face aux offensives de l'État, une intelligence territoriale et des marges de man½uvre idéelles et stratégiques : la rationalité de l'action publique ; la métropolisation ; la proximité ; la gestion de la complexité ; la gouvernance.
1. Cette affirmation s'inscrit notamment dans la continuité de travaux menés avec Vincent Trémolet.
2. Pour capitaliser le travail de préparation de l'Atelier des ETS réalisé avec Pascal Fourtoul, Jacques Marsaud et Bruno Romoli.
Alain Bartoli
DGS du conseil généraldu Gard
On assiste à la multiplication de documents à moyen terme par politique publique.
Cette « stratégie des schémas » est dans le rôle de l'État, elle associe ou confie aux collectivités l'élaboration des contenus. Elle permet dialogue, souplesse, ses apports pour une meilleure maîtrise des choix sont incontestables. Mais on assiste d'autre part au maintien, voire à l'accroissement d'une « stratégie (est-ce une stratégie ?) du tout écrit ».
Les textes de lois précisent de façon de plus en plus détaillée les cas de mise en ½uvre.
Les décrets s'alourdissent. Certains textes non maîtrisés dans leurs conséquences ou encore des normes toujours plus contraignantes ont des surcoûts importants.
L'équilibre institutionnel, on le voit bien au niveau européen, peut être atteint par de multiples solutions de partage des compétences. Mais dans tous les cas la cohérence est nécessaire.
Si l'organisation décentralisée est de l'essence même de la République (article 1 de la Constitution), il faut remettre à plat les textes dont l'application est dévolue aux collectivités sur la base d'un acte de confiance, dans le respect d'une vision lato sensu de l'article 72 2e (principe dit « de subsidiarité ») et 3e alinéa (pouvoir réglementaire des collectivités). On parviendrait ainsi à ce que la « stratégie des schémas » s'accompagne d'une « stratégie de la confiance » ou d'une « stratégie de la délégation » de l'État envers les collectivités dans la mise en ½uvre.
Pascal Fortoul
Directeur général des services
Communauté d'agglomération du Pays Voironnais
Président de l'Association des directeurs généraux des communautés de France (ADGCF)
Personne ne peut nier que la « crise » a fait entrer l'État et les collectivités dans une logique de raréfaction de la ressource disponible. Moindre croissance, mutation du tissu économique, endettement record...
Cette situation nous oblige collectivement. Elle nous oblige à réinterroger nos politiques publiques et à hiérarchiser nos priorités, donnant ainsi du sens au choix politique. Mais elle nous oblige aussi à revisiter notre organisation territoriale et ses missions, qui peinent à s'adapter face au renforcement de l'urbanité et aux nouveaux comportements de nos concitoyens dans l'utilisation, au quotidien, du territoire.
Cette réalité qu'est le bassin de vie interroge le sens même du terme proximité. Proximité est le terme le plus couramment utilisé par les tenants de l'immobilisme institutionnel. Pourquoi ? Le plus souvent le terme proximité est compris comme une proximité physique. Pourtant, on peut être sourd ou mal comprendre les attentes de nos concitoyens en étant à leurs côtés.
La proximité doit désormais prendre une dimension supplémentaire, celle de la convénience. Dans cette dimension, il est possible de s'affranchir de la dimension physique et de construire ainsi une relation permanente avec nos concitoyens dans la perspective d'une action publique coconstruite et répondant à la fois aux attentes profondes des habitants et aux choix politiques validés démocratiquement.
Oui, la crise peut être un facteur d'une nouvelle gouvernance territoriale pour peu que l'on accepte et comprenne la réalité actuelle et que l'on dépasse certains positionnements idéologiques par ailleurs fort compréhensibles et respectables.
Jacques Marsaud
DGS de la Communauté d'Agglomération Plaine Commune
Au nom du postulat qu'est venue « la crise », la « réforme » est devenue, comme le dit David Alcaud, une politique à part entière. La finalité première de l'action publique n'est plus l'efficacité sociale, mais la réduction de la dépense publique. Ce faisant, l'État n'a plus les moyens de jouer son rôle de régulation, de solidarité et de cohésion sociale. Les collectivités territoriales, à qui revient le soin de répondre à l'urgence sociale, se voient invitées, puis contraintes à se « rationaliser », réduisant ainsi leurs moyens d'action. Ainsi, la boucle est bouclée : le « postulat crise » crée la crise dans le cadre d'un système économique et financier absurde.
Dans ce contexte, la prétendue complexité de nos institutions décentralisées est un atout pour gérer la complexité qui est celle aujourd'hui de notre environnement. L'efficacité de l'action publique est de plus en plus dans l'intelligence des territoires, dans la gestion partenariale de proximité. Présentée comme un progrès, la suppression de 3 000 élus est plus qu'une absurdité, c'est une ignominie populiste, une régression démocratique. Il faut arrêter de nous faire prendre des vessies pour des lanternes.
Pour se former
« Syndicats de communes et syndicats mixtes : y a-t-il un avenir après la réforme territoriale ? » Le 10 juin, Lyon.
« Réforme territoriale : quelles compétences pour les EPCI demain et comment les exercer ? » Le 22 juin, Paris.
Contact : Céline Vacca, 04 76 65 84 40
celine.vacca@territorial.fr

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