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Loi des hommes ou loi des choses ?

Article du numéro 399 - 15 avril 2010

Idées

On ne sait pas assez que les grandes décisions fondatrices de l'État-providence de la Libération, loin de relever d'une «exception française », étaient dans la droite ligne d'un grand élan mondial dont la Déclaration de Philadelphie (1944) est un moment essentiel.

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On ne sait pas assez que les grandes décisions fondatrices de l'État-providence de la Libération, loin de relever d'une « exception française », étaient dans la droite ligne d'un grand élan mondial dont la Déclaration de Philadelphie (1944) est un moment essentiel.
Alain Supiot fait découvrir la force de ce texte : au sortir des horreurs barbares de la première moitié du siècle, dans l'espoir de s'en prémunir à jamais, les Nations du monde entier jettent ensemble les bases d'un nouvel ordre international fondé sur le droit et la justice. Il érige la dignité de l'homme en valeur cardinale. Reconnaissant qu'il n'est pas de liberté effective sans sécurité, il met l'économie et la finance au service des hommes.


La régression après la dynamique

Ces principes ont, dans les décennies qui suivent, des effets puissants : ils inspirent partout de grandes avancées en matière de droits sociaux et d'action publique. Mais cette belle dynamique n'a qu'un temps. Avec la fin des trente glorieuses, un « grand retournement » s'opère. Alain Supiot montre l'ampleur de la régression du triomphe de la doxa néolibérale : foi dans l'infaillibilité des marchés et les vertus de la concurrence libérée, effacement du politique auquel est déniée toute légitimité à encadrer la vie économique. C'est à l'exact opposé des principes posés en 1944 que l'on aboutit : ce sont les hommes désormais qui doivent s'adapter aux contraintes de l'économie et, plus grave encore, de la finance.
L'ouvrage est riche de pistes de réflexion pour renouer avec le grand élan vers la solidarité que représentait Philadelphie. Il en appelle à la réhabilitation de la Loi et du Droit, montrant comment la vogue actuelle du contrat repose sur la fiction de l'égalité des faibles et des forts dans la négociation. Il souligne l'urgence de redonner à l'économie de marché un socle de règles qui garantisse sa pérennité et la protège de ses dérives. Il avance des propositions concrètes qui donnent consistance à la belle idée de responsabilité sociale des entreprises.


Quel sort pour la gouvernance ?

Cette contribution à la refondation d'une action publique en mal de repères fera date. Elle mérite cependant, comme toute grande œuvre qui prend le risque de s'écarter des sentiers battus, d'être discutée. On peut notamment s'interroger sur le sort qu'elle réserve à la gouvernance, traitée comme sous-produit du triomphe de l'économisme. C'est peut-être se tromper de cible : le réquisitoire est justifié s'il s'agit de montrer les dangers du « New Public Management » ou de la gouvernance par les chiffres. Mais s'enfermer dans cette vision partiale de la gouvernance interdit de voir l'intérêt qu'elle présente comme réponse à l'essoufflement de la démocratie représentative.
Alain Supiot oppose de manière aventureuse « gouvernement par la loi » et « gouvernement par les hommes », voyant dans ce dernier, qu'il assimile à la gouvernance, la source de tous les dangers. Il souligne pourtant que les lois ne valent que parce qu'elles sont l'œuvre et la traduction de la volonté collective des hommes. Les nouvelles pratiques de gouvernance en émergence ne seraient-elles pas une voie possible pour retrouver ces « assemblées de parole dont on attend de justes décisions » constitutives de la démocratie ? Il fait lui-même un pas dans ce sens quand il invite à donner plus de place à des institutions fondées sur des solidarités de proximité.


« L'esprit de Philadelphie - la justice sociale face au marché total »
Alain Supiot, Éditions du Seuil
Retrouvez des extraits de cet ouvrage sur www.lettreducadre.fr/comp-redac.html, complément rédactionnel n° 961.


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