Tous les dessins d'actu

Envoyer Envoyer à un ami

La Lettre du cadre territorial

Le magazine des professionnels de la gestion territoriale.

Accueil > Presse en ligne > Lettre du cadre

La Lettre du Cadre Territorial

Le magazine des professionnels de la gestion territoriale.
Bimensuel de plus de 120 pages, à destination des cadres A+, A et B, filière administrative.

Ajouter au panier Vous abonner (voir tarif )
(Règlement par CB, chèque bancaire ou mandat administratif)

A partir de :

63 €

« Parlons plutôt de citoyenneté ! »

Article du numéro 398 - 01 avril 2010

Interview

Le sociologue Michel Wieviorka travaille depuis des années sur le racisme, la violence sociale, les soubresauts de la vie sociale. Après les élections régionales, il analyse la montée du Front National, les impacts du débat sur l'identité nationale et les effets de la crise sur la structure sociale.

Envoyer cette page à un ami

Soyez le premier à rédiger un commentaire !

Tous les articles du numéro 398


Télécharger cet article en PDF

Michel Wieviorka

Michel Wieviorka, docteur d'État en Lettres et Sciences humaines, est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, EHESS et administrateur de la fondation Maison des sciences de l'homme.
Il est membre du CADIS/Centre d'analyse et d'intervention sociologiques, fondé par Alain Touraine. Il est codirecteur, avec Georges Balandier, de la revue Cahiers Internationaux de Sociologie.


Après d'autres épisodes, l'abstention massive des dernières élections marque-t-elle encore davantage une crise politique et démocratique ?

Il faut lire avec prudence les résultats des élections, mais la crise pèse sur les comportements politiques comme sur la vie sociale. Dans notre pays, des pans entiers de l'industrie sont massivement affectés. L'industrie automobile et ses sous-traitants le montrent bien. La crise atteint la société, fragilise encore les plus fragiles, a un impact sur les petits revenus, menace les classes moyennes de mobilité descendante, fait craindre aux parents que leurs enfants n'arrivent plus à vivre aussi bien qu'eux...
La montée du Front National a à voir avec la crise, qui a également révélé les aspects mythiques des discours du président de la République. Un charme a été rompu : mise à nue par la crise, la magie n'opère plus.


La remontée du Front National est-elle ponctuelle ou représente-t-elle une tendance de fond ?

D'une part, il y a des liens entre la droite et l'extrême droite. Il faut donc réfléchir à cette question dans son ensemble, et constater qu'à certains moments l'extrême-droite s'autonomise de la droite, qu'à d'autres elle s'en rapproche. Ce qu'il vient de se passer en Alsace montre qu'elle ne s'autonomise pas partout. D'autre part, on ne peut pas regarder les choses qu'à l'échelle nationale. Un regard local montre très bien que le FN continue à progresser, en particulier dans le nord de la France sur fond de désolation économique, et qu'il se remet en piste dans ses territoires habituels du sud-est, avec le moteur de la déception par rapport à la droite classique.
L'extrême droite peut encore progresser, car le climat de crise lui est favorable, comme on l'a vu dans d'autres pays lors des élections européennes. La « magie » du discours sarkozyste, qui avait récupéré une partie de cet électorat s'est dissipée pour deux raisons : l'ouverture à gauche, qui a un prix poli­­­tique considérable, et le débat sur l'identité nationale, qui a ouvert un boulevard au FN. Cependant, l'expérience alsacienne nous dit que le pari de Nicolas Sarkozy n'était pas absurde et qu'il n'est pas totalement perdu.


Les difficultés du débat sur l'identité nationale sont-elles liées à la manière dont il a été mené ?

Quand on ouvre un débat, on le construit, on en indique les enjeux, on met en place les acteurs pour qu'il soit constructif. Or ce qui s'est passé est tout le contraire. Je fais souvent la comparaison avec le cas du Québec, où le gouvernement, inquiet des mêmes sujets, a mis en place une « Commission de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles »(1). Il a confié à deux grands intellectuels, l'historien Gérard Bouchard et le philosophe Charles Taylor, le soin d'organiser le débat, de le construire, de mettre en place les enquêtes et les consultations dont ils avaient besoin...
Rien de tel en France : la façon dont on a traité les sociologues, historiens, politologues qui avaient travaillé sur ces enjeux a été hallucinante. J'ai travaillé depuis longtemps et ai écrit de nombreux livres sur ces questions, et ma parole n'a pas pesé plus lourd que le client du bistrot du coin.


Mais sur le fond, l'identité nationale est-elle un faux débat ?

L'expression même d'identité nationale ne me convient pas. On peut parler de citoyenneté, de nationalité, qui sont des catégories réelles, quantifiables. L'identité nationale est une notion floue, qui donne toute sa place à l'idéologie.
J'ai en tête deux commissions : la commission Marceau Long sur la réforme de la nationalité, mise en place par Jacques Chirac dans les années quatre-vingt, et la commission Stasi sur la laïcité. Dans les deux cas, l'objectif était de calmer le jeu. Ici, ce n'était pas un débat, mais une mauvaise consultation, où on ne savait pas trop qui avait la parole, comment, pourquoi, ce qui était retenu ou exclu... Or sur ces enjeux, la force d'un gouvernement, c'est d'expliquer qu'il a des tensions sur la conception de l'idée de nation (et non d'identité) et qu'il souhaite y réfléchir sérieusement. On a au contraire le sentiment que cela a excité les passions, le racisme et la xénophobie. La démarche elle-même était contestable.


Vous avez rédigé en 2008 un rapport sur la diversité en France. La France est-elle un pays qui ne sait pas faire de la place à sa diversité ?

Notre pays s'est mis à parler de diversité et en parlera de plus en plus, en raison de changements en profondeur de la société française. Cela a commencé à la fin des années soixante, avec des mouvements régionalistes ou certaines évolutions chez les Juifs de France. Tous ces mouvements visaient à une reconnaissance des particularismes et des différences. Avec l'immigration, ce phénomène s'est amplifié et transformé dans les années quatre-vingt-dix. Cela va très vite : on n'aurait pas imaginé il a vingt ans qu'on discuterait en France de statistiques ethniques ou de la burqa.
Notre pays est embarqué dans des débats immenses, qui sont loin d'être terminés, qui agitent la société par le bas comme par le haut. Le paradoxe, c'est que ceux qui réclament davantage de diversité sont aujour­d'hui des acteurs du monde de l'entreprise, des « patrons modernisateurs », des gens proches du président de la République. Or je continue à penser que ces questions devraient être portées par les acteurs du progrès et des contestations sociales issues de la gauche ou des forces syndicales.


Vous avez écrit un ouvrage intitulé En finir avec le déclinisme. Avec la crise, la théorisation du déclin français n'a-t-elle pas de belles années devant elle ?

Je n'ai jamais aimé la pensée du déclin, que je juge conservatrice ou réactionnaire. La crise a renforcé les partisans de l'intervention de l'État aux dépens des tenants du libéralisme. De ce point de vue, le « modèle français » est plus sécurisant et la France peut davantage rebondir idéologiquement qu'avant. La grande nouvelle récente n'est pas tant la victoire de la gauche en France que de celle d'Obama qui a imposé son assurance-maladie. La France est plutôt du côté de ce modèle. La crise permet, plus qu'il y a trois ou quatre ans, à la France de faire valoir devant le monde son modèle de régulation, d'une certaine intervention de l'État-providence.

1. Site officiel : http://www.accommodements.qc.ca/


Mon panier

Votre panier est vide.