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Promo Césaire : à la rencontre de la Martinique

Article du numéro 397 - 15 mars 2010

Reportage

Le 4 janvier, les élèves administrateurs territoriaux de l'INET de la promotion Aimé Césaire embarquaient pour Fort-de France... Récit de leur baptême de promotion par les élèves eux-mêmes, à la rencontre de l'identité martiniquaise et des innovations locales.

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En faisant le choix engageant d'Aimé Césaire comme nom de promotion, les élèves administrateurs ont souhaité donner un signal fort de leur ouverture et de leur fidélité aux valeurs d'humanisme, d'engagement et de solidarité portées par ce poète et homme politique, mais aussi affirmer leur attachement à la diversité des territoires qui composent la France.


Spécificité territoriale et innovation publique

Au-delà de l'image d'Épinal du pays de coca­gne, nous, élèves, avons touché du doigt une réalité fortement méconnue en métropole. La Martinique offre une grande richesse qui tient tout autant à la spécificité de sa culture métissée qu'à ses innovations institutionnelles. Ce territoire singulier présente une réalité polyforme : son appartenance tout à la fois à la République française par ses institutions et ses symboles et à la zone hispano-américaine, par sa situation géographique. Pour garder le cap et se frayer un chemin entre Europe et Amériques, la figure emblématique d'Aimé Césaire veille sur la destinée de cette île qui, traversée par des courants contradictoires signe d'une vivacité démocratique, accouche d'une identité propre bâtie autour de sa culture créole et de sa négritude.
En prise directe avec ces réalités, nous avons reçu nombre de témoignages de reconnaissance pour le choix d'Aimé Césaire comme parrain de notre promotion. Ce baptême est venu renforcer notre conviction qu'en tant qu'administrateurs territoriaux, nous serons au service de tous les territoires, qu'ils soient métropolitains ou ultramarins, et de leurs populations dans le respect de leurs diversités.
Notre découverte de l'action des collectivités martiniquaises a été marquée par le caractère innovant des politiques publiques mises en œuvre sur le territoire.
La politique d'aménagement des territoires urbains nous a été présentée au travers des projets de rénovation urbaine et de résorption de l'habitat insalubre des quartiers de Trenelle, de Terre-Sainville et du centre-ville. Objectifs : désenclaver, normaliser et valoriser les quartiers d'habitat spontané de Fort-de-France construits entre les années 1930 et 1950 tout en respectant l'attachement que leur portent les habitants.
Côté nature, la visite de la Maison de la Nature nous a permis de découvrir et d'appréhender un exemple réussi d'aménagement et de valorisation d'espaces naturels dans une optique de développement durable et de protection de la biodiversité.


Travail de mémoire

Dans le domaine culturel, nous avons été frappés par l'importance du travail de mémoire et d'identité mené dans des lieux tels que le « Domaine du Fonds Saint-Jacques ». Ayant obtenu le label européen de centre culturel de rencontre, ce domaine souhaite aujourd'hui devenir le premier pôle de recherche sur le patrimoine immatériel et oral de la Caraïbe. Ce projet est porté par un partenariat fort entre collectivités territoriales, associations et État.
Dans le domaine social, nous avons ressenti les spécificités de l'île grâce à deux tables rondes. La première, consacrée aux femmes dirigeantes, a mis l'accent sur les difficultés de conciliation entre vie privée et vie professionnelle. Nos interlocutrices ont insisté sur la nécessité, pour les collectivités territoriales de développer des services publics de garde d'enfants et de transports en commun adaptés et efficaces. La deuxième, consacrée aux dispositifs de sécurité et d'aide aux victimes portés par la ville de Fort-de-France a mis en avant, à la fois le partenariat fort existant entre les acteurs (procureur, communauté d'agglomération, département et associations) et une démarche territorialisée, transversale et axée sur des actions de prévention innovantes.
Ces visites et ces rencontres ont constitué des moments forts de notre baptême. Les collectivités martiniquaises nous ont ouvert leurs portes, tout comme le CNFPT, dont le directeur régional, Ray Ventura, nous a accompagnés durant toute cette semaine.


Un laboratoire d'expérimentation

Hasard du calendrier, notre baptême de promotion s'est tenu quelques jours avant le premier scrutin de la consultation référendaire du 10 janvier en Martinique et en Guyane.
Autour du thème choisi « l'Outre-mer : laboratoire d'expérimentation du droit de la décentralisation et territoires d'innovation ? », nous avons bénéficié du savoir et de l'expérience des différents interlocuteurs rencontrés.
À la lumière d'une formation conduite par Christian Vitalien, professeur de droit constitutionnel, et d'un débat très animé lors du colloque du 7 janvier, que nous avions organisé sur les problématiques martiniquaises, nous avons pu appréhender les enjeux complexes du débat sur l'alternative entre les articles 73 et 74 de la Constitution.
Dans ce débat, la question juridique porte sur la notion d'applicabilité de la loi française avec une reconnaissance plus ou moins importante des particularismes locaux. Alors qu'avec l'article 73, la loi française est le principe, avec l'article 74, celle-ci n'a pas vocation à s'appliquer sauf exception.
Le débat qui s'est tenu autour de cette question a donc été particulièrement vif. Partisan du « non » à l'article 74, qui proposait la transformation de la Martinique en une collectivité d'outre-mer dotée d'une organisation particulière, Serge Letchimy, député-maire de Fort-de-France, a prôné, lors de son intervention, une « troisième voie », la nécessité de parvenir d'abord à un projet de société que les institutions seraient chargées de traduire : « le droit à l'autonomie pour des peuples différents dans un cadre républicain commun. Le droit d'exprimer leur identité propre et leur capacité à assumer leurs propres résiliences sociétales et humaines, sans rien remettre en cause de ce qui est acquis par tant de luttes et tant de sacrifices ». Au contraire, les présidents du conseil général et du conseil régional, qui n'étaient pas présents à notre colloque, défendaient l'article 74.
Finalement, c'est Christian Vitalien qui a conclu : « quels que soient les résultats des consultations de janvier, ça bougera en Outre-mer dans les prochains mois... ».


Rencontre avec

Patrick Chamoiseau

C'est dans le quartier « Texaco » - titre de son roman prix Goncourt 1992 - que Patrick Chamoiseau a choisi de rencontrer la promotion Aimé Césaire pour lui faire découvrir « un pays qui se murmure ». Il partage avec nous ses clés de lecture : voir la Martinique, son côté obscur, son histoire et son imaginaire dans la puissance poétique de Césaire ; comprendre la trajectoire littéraire créole fondée sur les « identités composites ». « Nous avons compris que nous étions traversés de plusieurs langues, de plusieurs terres, de plusieurs territoires. Notre travail d'écrivain est de créer un langage où ramener la parole esthétique de la Martinique dans la langue française ».
Patrick Chamoiseau définit l'esthétique contemporaine comme une esthétique horizontale, avec un rapport à la « totalité-monde ». Ce qui fait la culture, c'est l'agglutination d'expériences individuelles dans cette totalité. Selon lui, « contrairement à ce que le débat sur l'identité nationale laisse penser, nous ne sommes plus dans la perspective où une culture doit se maintenir. En matière d'éducation, nous devons préparer nos enfants à un monde qu'on ne peut pas imaginer, les préparer à atteindre leur plénitude individuelle ». Pour conclure, l'auteur du Manifeste des produits de haute nécessité, précise qu'« il y a deux dynamiques de l'existence : le prosaïque (boire, manger, se loger) et le poétique qui est ce qui permet de constituer sa vie comme un lieu de création. Tout ce que nous avons à faire aujourd'hui doit être animé par le poétique ».


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