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Les dérives de la prévention

Article du numéro 396 - 01 mars 2010

Idées

Des premières croisades antialcooliques du XVIIIe siècle à la «privatisation» des conduites à risque en passant par la naissance de l'épidémiologie, Le principe de prévention, Le culte de la santé et ses dérives nous rappelle que le risque, intimement lié à la prévention, a proliféré dans des domaines aussi divers que le nucléaire ou les troubles cardiovasculaires.

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Des premières croisades antialcooliques du XVIIIe siècle à la « privatisation » des conduites à risque en passant par la naissance de l'épidémiologie, Le principe de prévention, Le culte de la santé et ses dérives nous rappelle que le risque,
intimement lié à la prévention, a proliféré dans des domaines aussi divers que le nucléaire ou les troubles cardiovasculaires. La prévention est ainsi devenue l'instrument d'une « mise en risque » du monde, avec pour corollaire l'espoir d'éradiquer les dangers, la maladie et la mort.

Patrick Peretti-Watel et Jean-Paul Moatti décryptent les mécanismes de la prévention et en pointent trois grands maux. Tout d'abord, la stigmatisation : la prévention a pour effet pervers de disqualifier les personnes ayant des « mauvais comportements ». Elle peut aussi véhiculer ou être parasitée par un conservatisme moral (l'abstinence plutôt que le préservatif, par exemple). Les auteurs pointent enfin la « marchandisation » de la santé : l'obésité, par exemple, représente un marché colossal pour la médecine, l'industrie pharmaceutique et agroalimentaire et les professionnels de la perte de poids.


L'homo medicus : une utopie en panne

Mais les paradoxes ne s'arrêtent pas là... Les auteurs exposent le concept utopique de l'homo medicus, sur lequel est fondée la prévention. Né avec les débuts de la lutte contre le cancer, l'homo medicus est « l'auxiliaire médical idéal », capable de scruter son corps et de se soumettre sans sourciller aux injonctions préventives. Cet idéal serait endormi, et l'éducation pour la santé tenterait de le réveiller, de « restaurer notre capacité à prendre notre santé en main ». La médicalisation des « conduites à risque », transformées en maladies chroniques, pose l'individu comme un sujet agi et non comme un acteur, comme un « malade de la volonté » et non comme un citoyen libre. Or, les « conduites à risque » peuvent avoir des motivations fonctionnelles (fumer pour gérer le stress), ou tout simplement la recherche du plaisir.
L'ouvrage déplore donc l'absence de compréhension des phénomènes menant aux « conduites à risque », et prône une meilleure connaissance des comportements humains. Le contexte social, l'ancrage culturel ne sont pas à négliger car ils influencent les motivations précitées, la réception du discours préventif par le public, l'éventuel déni du risque et, partant, l'impact des campagnes de prévention.


La prévention : un concept à réinventer ?

Les auteurs proposent quelques pistes pour réinventer la prévention, avec deux idées majeures. D'une part, la prévention doit se doter d'une éthique explicite et participative, afin de restaurer la confiance de la population par la transparence et la concertation, mais aussi de démocratiser la prévention. D'autre part, elle doit se professionnaliser, ce qui implique de pallier le déficit de formation en éducation à la santé et de « démédicaliser » cette dernière. Les auteurs concluent sur la nécessité d'une évaluation, indispensable - quoique difficile.
Concis et accessible, ce livre est une invitation à remettre en question les politiques publiques en matière de prévention : comment mieux utiliser les deniers publics ? Comment rendre l'éducation à la santé plus efficace ? Voilà un beau défi à relever...


L'ouvrage

Le principe de prévention. Le culte de la santé et ses dérives
Patrick Peretti-Watel, Jean-Paul Moatti
Seuil, novembre 2009, collection La République des idées.


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