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Article du numéro 394 - 01 février 2010
Les philosophes John Rawls et Amartya Sen alimentent les réflexions théoriques mais aussi les discussions pratiques sur la justice sociale. Plutôt en phase sur la nécessité de protéger d'abord les libertés, ils ne sont pas d'accord sur les définitions
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Les philosophes John Rawls et Amartya Sen alimentent les réflexions théoriques mais aussi les discussions pratiques sur la justice sociale. Plutôt en phase sur la nécessité de protéger d'abord les libertés, ils ne sont pas d'accord sur les définitions et les contours de la pauvreté.
Dans un court essai sur ces deux économistes, Danielle Zwarthoed réussit à répondre à ces questions : comment penser et combattre la pauvreté ? Comment, dans le même temps, introduire deux des pensées les plus exigeantes et les plus importantes de ces dernières décennies ?
Devenu « classique » de son vivant, John Rawls (1921-2002) est certainement l'auteur qui a le plus profondément influencé la philosophie politique contemporaine. Sa conception « libérale-égalitaire » de la justice occupe une position pivot, à côté des vénérables traditions marxistes, libertariennes et utilitaristes, sur le marché des idées relatives aux institutions sociales et à l'organisation collective des sociétés.
Dans la lignée des théoriciens du contrat social, Rawls développe une nouvelle théorie, à degré élevé d'abstraction. Il en ressort des principes hiérarchisés. Pour Rawls, les inégalités doivent être acceptées et aménagées « pour le plus grand profit des plus défavorisés ». La consécration des libertés fondamentales ne pourra cependant jamais être compensée par des performances en faveur des plus défavorisés ou en faveur de l'égalité des chances.
Intellectuel humaniste indien, ancien professeur à Harvard, directeur du Trinity College de Cambridge, Docteur honoris causa de nombreuses facultés à travers le monde, Amartya Sen (né en 1933) a reçu, de manière retentissante, le prix Nobel d'économie 1998 pour « sa contribution à l'analyse du bien-être économique ».
Désormais louées - au sens de célébrées - par la Banque Mondiale ou l'ONU, ses études sur la famine (qu'il a vue au Bengale), la pauvreté (dont il évalue l'intensité) et le développement (qui ne peut se passer de la liberté) font école et autorité, même si, comme toutes les expertises, elles peuvent être discutées.
Pour Rawls, une société juste est d'abord une société qui assure à la fois l'égale liberté des uns et des autres. C'est ensuite une société juste si elle répartit les « biens premiers » (droit de vote, liberté de pensée, avantages socio-économiques, etc.) de manière équitable entre ses membres.
Faut-il mesurer la justice sociale à l'aune de la distribution des biens (comme l'analyse Rawls) ou de la plus ou moins grande satisfaction des individus ? L'alternative est biaisée répond Sen. Ce qu'il faut égaliser, ce sont les capacités c'est-à-dire les « capacités réelles des choix de vie ». Sen veut dépasser les controverses sur le degré d'inégalité acceptable. Analytiquement, il distingue égalité entre les personnes et égalité vis-à-vis des choses. Il cherche alors à fonder la justice comme égalité, non pas des biens, mais des capacités fondamentales de tout un chacun à pouvoir bénéficier de ces biens.
Danielle Zwarthoed ne cherche pas, à travers son analyse fouillée, à réconcilier les deux orientations. Elle souligne la consistance des démarches, en indiquant les limites de la construction magistrale de Rawls, et en concluant sur le caractère au final irréductiblement politique de l'approche et de la mesure de la pauvreté.
Comprendre la pauvreté,
John Rawls - Amartya Sen
Danielle Zwarthoed,
Paris, PUF, coll. « Philosophies » 2009, 154 pages.

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