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Chantage aérien

Article du numéro 393 - 15 janvier 2010

Territoires

La compagnie Ryanair menace de quitter l'aéroport de Poitiers-Biard si elle n'obtient pas une rallonge de subvention. Adepte du bras de fer avec les collectivités, la société n'en est pas à son coup d'essai. C'est même une des clefs de son modèle économique.

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L'avenir de l'aéroport de Poitiers-Biard est en suspens. Sous prétexte d'ouverture d'une nouvelle ligne vers Barcelone, la compagnie Ryanair, qui assure à elle seule 80 % du trafic passager, réclame aux collectivités membres du syndicat mixte de l'aéroport (SMAPB : communauté d'agglomération de Poitiers (CAP), conseil général et CCI de la Vienne) une rallonge de subvention de près d'un million d'euros. À défaut, elle menace de supprimer ses liaisons vers Londres, Édimbourg et Birmingham.


Chantage au marketing

Officiellement, il ne s'agit pas d'une aide directe, interdite par la réglementation européenne, mais d'une « contrepartie support marketing » destinée à financer la publicité de la société sur internet. L'appellation résume à elle seule la logique économique de la compagnie low-cost irlandaise : s'implanter dans les aéroports de second rang (22 en France) en vantant l'importance des retombées économiques locales, moyennant un « coup de pouce » financier des collectivités.
En réalité, personne n'est dupe. « Ce n'est ni plus ni moins que du chantage et du racket. Depuis l'arrivée de Ryanair en 2001, la CAP à déjà versé, à elle seule, 9 millions d'euros », s'insurge Alain Claeys, député-maire de Poitiers et président de la CAP. La compagnie n'en est d'ailleurs pas à son coup d'essai. Déjà en 2007, arguant d'une baisse de rentabilité durant la période hivernale, elle avait fermé sa liaison quotidienne avec Londres de mars à novembre et ne l'avait reprise qu'après avoir obtenu... une rallonge.


Le piège du monopole

« Le système est contestable, mais n'oublions pas que les frais fixes demeurant, un aéroport sans trafic, donc sans recette, coûte de toute façon plus cher. On ne peut à la fois vouloir maintenir l'équipement et refuser les conditions de son opérateur principal. C'est incohérent et suicidaire », affirme André Sénécheau, vice-président du conseil général et président du SMAPB. Les marges de man½uvre sont effectivement étroites. Ryanair assure 80 % du trafic passager de la plateforme, dont les charges fixes s'élèvent à 1,6 million d'euros par an, et les tentatives pour démarcher une compagnie concurrente sont restées vaines.
En outre, même si des assurances ont été données par la Direction de l'aviation civile, une perte de trafic pourrait signifier le déclassement de l'aéroport. L'État ne maintenant pas le contrôle aérien sur site, l'atterrissage des avions de plus de 100 places serait interdit et l'aéroport deviendrait alors un... aérodrome.
Enfin, chacun sait que la société ne « bluffe » pas : en 2009, elle a mis à exécution ses menaces à Angoulême et préféré Tours à Poitiers pour l'ouverture d'une liaison vers Porto... pour 30 000 euros de plus.


Engager le bras de fer

« On ne peut pas continuer à être entre les mains d'une seule compagnie. Le temps est venu de mettre fin au diktat de Ryanair » maintient Alain Claeys dont la position l'a emporté au SMAPB, le 18 décembre dernier. Ses membres ont rejeté le projet de budget 2010 qui prévoyait de porter la dotation versée à Ryanair à 1,7 million d'euros pour le maintien de trois lignes et l'ouverture d'une quatrième vers Barcelone. Ils ont reconduit leur contribution à l'identique de 2009 et reporté l'adoption du budget en mars prochain.
Dans l'intervalle, le président de la CAP interrogera le préfet sur la légalité des aides publiques consenties à la compagnie. « Ces aides doivent être limitées dans le temps, trois ans au maximum, et être dégressives. Ici, cela fait huit ans que les aides augmentent chaque année. J'attends que l'État nous dise le droit », explique le président de la CAP. Il envisage également de réunir les quatre villes chefs-lieux de Poitou-Charentes, le conseil général de la Vienne et le conseil régional, ainsi que Tours et Limoges pour adopter une position commune face à Ryanair.
Même si elle se défend de toute « cannibalisation » des aéroports, la compagnie joue en effet sur la concurrence à laquelle se livrent les collectivités qui les financent (voir encadré). « Poitiers est coincé dans un système très concurrentiel avec cinq aéroports très proches (Tours, Angoulême, Bergerac, La Rochelle, Limoges - NDLR) », explique en l'occurrence André Sénécheau. Pour les promoteurs d'un front uni, la démarche peut aboutir et se conjuguer avec celle, analogue, du président du conseil général de Charente, Michel Boutant, également en proie aux surenchères de Ryanair à Angoulême. Ses détracteurs en revanche n'y croient pas : « l'échéance fixée par Ryanair sera largement dépassée et d'ici là, elle peut nous avoir retiré toutes les lignes », analyse le président du SMAPB. Des lignes que d'autres aéroports voisins se feront un plaisir de récupérer...


Low-cost pour les passagers, pas pour les collectivités

Les CRC alertent régulièrement sur les dérives d'un modèle économique qui fait largement appel aux deniers publics. À titre d'exemple, Ryanair a obtenu de la CCI de Tours 2,2 M. d'euros d'aides diverses entre 2004 et 2007. À Carcassonne, il est question de 4 M. d'euros d'aide marketing sur la même période. À Montpellier, les collectivités verseront 2 M. d'euros pour maintenir la présence de l'opérateur en 2010...
Des aides auxquelles s'ajoutent des rabais sur les redevances aéroportuaires. À Brest, les ristournes se situent entre 100 et 179 % selon les années, à Biarritz, l'atterrissage d'un Boeing 737, normalement facturé 365 euros, est payé 62,50 euros par Ryanair... Des rabais tels, qu'ils menacent parfois l'équilibre des comptes : « rien ne permet d'assurer que les tarifs publics des redevances sont suffisamment élevés pour couvrir les dépenses associées », note ainsi la CRC de Poitiers. Et celle de Nîmes de conclure : « la fidélisation de Ryanair dépend principalement des conditions tarifaires qu'elle obtient des collectivités locales ».
À ce jeu de dumping entre organismes publics, Ryanair gagne à tous les coups. Selon les CRC en effet, les contributions publiques ne reposent pas sur des dépenses effectives engagées par la compagnie. À Rodez, par exemple, la CRC relève que les collectivités ont versé 1,9 million d'euros entre 2004 et 2006, alors que Ryanair ne respectait pas son contrat qui prévoyait une liaison quotidienne avec Londres. À Brest, elle souligne : « les modulations des redevances d'assistance ne sont pas objectivement justifiées, ni égales à celles des autres compagnies [...] Le contrat marketing n'est pas davantage fondé sur des dépenses effectives de promotion de la région par Ryanair ».
Au final, sur la base des aéroports « audités » par les CRC, ce sont plus d'une centaine de millions d'euros d'aides publiques - sans compter les rabais sur les redevances aéroportuaires - qui ont été versés à Ryanair, depuis 2000. Sachant qu'elle utilise les mêmes pratiques dans 22 aéroports français, une part substantielle des bénéfices qu'elle annonce chaque année (136,5 millions d'euros au premier trimestre 2009) serait-elle le fruit de subventions publiques ? Sans celles-ci, le prix de ses billets pourrait-il demeurer si bas et ses bénéfices être aussi importants ?


Pour aller plus loin :
- « Grandes infrastructures de transport et développement local : guide pratique »
- « Le cadre juridique de l'intervention économique des collectivités »
Des ouvrages de Territorial Éditions. Sommaire et commande sur http://librairie.territorial.fr


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