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Pour une « éthique de l'espace habité »

Article du numéro 387 - 01 octobre 2009

Idées

Dans un monde où l'on célèbre la mobilité, la lutte pour l'accès aux "bons endroits" n'a jamais été autant d'actualité. Loin d'être donné à tous, cet accès reste plus que jamais un enjeu démocratique fort.

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On chercherait en vain dans le livre de M. Lussault la justification de son titre, quelque peu simpliste. Il démontre à l'envi que la question spatiale est aujourd'hui une dimension essentielle du vivre ensemble, mais il n'établit en aucune manière qu'elle ­aurait relégué au second plan la question ­sociale. Bien au contraire, la superposition et l'entrelacement des deux problématiques sont évidents tout au long de l'ouvrage.


Une question spatiale peu prise en compte

Le livre se construit dans un va-et-vient entre petits faits et grandes idées. Parmi les « petits faits » dont se nourrit l'analyse, figurent en bonne place l'incroyable construction d'un faux hall d'immeuble à l'intention des jeunes d'un quartier d'habitat social, le conflit racial à propos de l'accès à l'ombre d'un arbre à Jena en Louisiane, l'usage de l'espace public par les Enfants de Don Quichotte...
À partir de ces récits, c'est la difficulté de l'action publique à bien prendre en compte la question spatiale qui est mise en évidence. Dans nos démocraties, l'espace devrait être un bien commun, partagé, libre d'accès et d'usage pour tout un chacun. On voit ici que nous sommes loin du compte au regard de cet idéal, et que beaucoup reste à faire en ce domaine, où contradictions et faux-semblants sont légion.
Le discours convenu aujourd'hui fait la part belle à la proximité et à la mixité, érigées en ­valeur cardinale de nombre de politiques ­publiques. Mais que révèle la réalité des comportements et des décisions ? C'est plutôt la mise à distance qui prévaut. L'espace public voit s'imposer insidieusement une « civilité neutre », un mode de relation a minima fondé sur le maintien d'une distance de bon aloi ­entre soi et les autres.
Et force est de constater que jamais le principe séparatif n'a connu davantage de succès ; son triomphe planétaire déborde de beaucoup le simple évitement des pauvres par les riches. La tendance aux regroupements homogènes et à l'entre-soi travaille en profondeur toutes les composantes de la société.


Un défi pour nos démocraties

Le triomphe de la mobilité et de l'ouverture qu'elle implique est constamment célébré, mais largement démenti par la multiplication des contrôles et des restrictions à la liberté d'aller, venir et surtout séjourner. En réalité la lutte pour accéder et se placer aux bons endroits, les plus propices à une vie réussie, n'a rien perdu de son âpreté. Et elle reste profondément inégale : les mieux dotés en capital social, économique, culturel investissent l'espace avec maestria, se gavent de déplacements et font figure de « spatiophages » ; à l'opposé sur l'échelle de la réussite sociale, d'autres n'ont que leur corps pour marquer leur place, et l'immobilité à ­laquelle ils sont réduits fait scandale.
L'espace comme authentique bien commun reste un défi pour nos démocraties. L'action ­publique est, au regard de cet enjeu, en difficulté. C'est que les acteurs publics n'ont en ­général pas saisi la question dans sa complexité, se bornant le plus souvent à appréhender l'espace comme une réalité matérielle relevant d'une ingénierie des objets. L'heure est venue d'y voir plutôt les relations et les liens qu'il ­accueille, les affects et les émotions dont il est investi.
Ainsi s'ouvrirait la voie d'une humanisation réussie de l'espace, fondée sur l'accueil, l'attention à l'autre, la prévenance, le désintéressement plutôt que sur la recherche permanente de l'efficacité et de la puissance. Nous avons là, pour nous guider dans l'action publique territoriale qui consiste pour une part essentielle à « arranger » l'espace et ses usages, une sorte de grammaire fort éclairante.


« De la lutte des classes à la lutte des places »

« De la lutte des classes à la lutte des places »
Michel Lussault, Éditions Grasset.
Retrouvez des extraits de cet ouvrage sur www.lettreducadre.fr/comp-redac.html, complément rédactionnel n° 939.


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