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Les villes de banlieue ont besoin de moyens de fonctionnement

Article du numéro 386 - 15 septembre 2009

Interview

En novembre 2007, trois jours de violence embrasaient Villiers-le-Bel. Cet été, plusieurs personnes étaient condamnées pour avoir participé à ces violences. Didier Vaillant, le maire de la ville, revient sur les conséquences de ces violences pour sa ville, la solidarité qui l'a suivie, mais aussi le manque cruel de moyens dont elle souffre.

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Quelles ont été les principales conséquences de ce drame, en matière de politiques publiques, mais aussi pour la population ?

Didier Vaillant, maire de Villiers-le-Bel,
est également conseiller général du canton de Villiers-le-Bel
et président de la communauté d'agglomération Val de France.


Notre premier souci a été de ramener le calme. Puis nous avons voulu que la vie normale puisse reprendre. Nous avons donc voulu reconstruire le plus vite possible les équipements publics qui avaient brûlé. L'école incendiée en novembre 2007 a été rouverte au mois de mai 2008, soit moins de six mois après, et la ­bibliothèque au mois de septembre, neuf mois après les événements. On sait tous que reconstruire des équipements publics dans ces délais, c'est très court.
À plus long terme, il s'agit de rétablir la confiance des habitants et l'image de la ville. Rétablir la confiance est plus facile : les habitants connaissent leur ville et savent que les événements qui ont eu lieu n'ont duré que trois jours : même s'ils ont été très graves, ils ne sont pas à l'image de ce qui se passe à Villiers les 362 jours restants de l'année. Ce qu'on dit de leur ville dans la presse ne correspond pas à la réalité qu'ils vivent.
Il est plus compliqué de rétablir l'image de la ville à l'extérieur. ­Aujourd'hui ­encore, on me considère comme le maire de la ville des émeutes.


A-t-il fallu mettre en place des dispositifs de soutien aux habitants ?

Il y a eu du soutien psychologique, mais probablement pas assez, et pas assez longtemps. Des enseignants d'école maternelle ou primaire m'ont ainsi raconté que certains enfants à qui l'on demandait de dessiner leur ville, dessinaient des incendies.
Le traumatisme a donc été réel. Il en va de même pour les collégiens, dont il ne faut pas ­oublier que deux de leurs copains sont morts dans des conditions dramatiques : ce n'est pas en quelques heures que cela s'efface. Aujourd'hui ­encore, quand une voiture de police ou de pompiers apparaît, beaucoup se ­deman­dent si tout cela ne va pas ­recommen­cer. Il y a donc tout un travail de remise en confiance de la population à faire.


De quoi votre commune manque-t-elle aujourd'hui ?

En ce qui concerne la reconstruction ­nécessaire après ces trois jours, nous avons pu compter sur le soutien et de l'État, de la région et du département. Je tiens à dire qu'on nous a ­aidés financièrement. Il n'empêche que la situation de Villiers-le-Bel, comme celle d'un certain nombre de communes proches et de la banlieue d'une manière générale, n'a pas changé. Le poids de l'histoire continue de peser sur la communauté d'agglomération du Val de France, qui rassemble Villiers, Sarcelles, Arnouville-lès-Gonesse et Garges-lès-Gonesse, auxquelles on peut ajouter Gonesse et Goussainville, soit deux cent mille habitants. On a construit là, dans les années soixante et soixante-dix, autant de ­logements que dans une ville nouvelle, mais sans qu'on y construise les infrastructures, les transports, les ZAC qui ont ­accompagné la création de Cergy ou Marne-la-Vallée quelques années plus tard. C'est d'autant plus problématique qu'à moins de huit kilomètres, on trouve la taxe professionnelle et les cent mille emplois de la zone aéroportuaire de Roissy. Ce secteur a connu ­depuis dix ans une formidable croissance d'emplois, mais reste inaccessible aux ­habitants de notre territoire parce qu'il faut passer par Paris pour s'y rendre...
Et ne parlons pas des équipements ­publics : deux cent mille habitants, c'est ­Angers, Clermont-Ferrand, Reims... Quand on compare le niveau d'équipement, de loisirs et d'infrastructures de villes comme celles que je viens de citer et le nôtre, c'est le jour et la nuit. Où y a-t-il en France une ville de 200 000 habitants qui n'a pas de cinéma multiplexe ?
Un commissariat vient d'être ouvert à Villiers-le-Bel. Auparavant, nous n'avions qu'un poste de police, fermé le week-end et en soirée. Et les 27 000 habitants de la commune n'ont toujours pas de pôle ­emploi, pas de CAF... et pas de grand théâtre ou de grand équipement sportif. Pourtant, en l'espace de vingt ans, la ­population a été multipliée par cinq : il y a eu une crise de croissance terrible que, vingt-cinq ans après, on n'a toujours pas digérée.


Qu'en est-il de l'inégalité fiscale ?

Les dispositifs existent, mais ils sont conjoncturels alors que nous avons ­aujourd'hui besoin de dispositifs structurels. J'appelle très fortement à une ­réforme de la fiscalité locale. Aujour­d'hui, une ville fonctionne avec une partie de la fiscalité des habitants, une partie de celle des entreprises et de dota­tion. Normalement, la fiscalité ­représente deux tiers des recettes, nous sommes dans la situation inverse où deux tiers de nos ressources viennent de l'État, de la région ou du département. Mais chaque 1er janvier, je dois prendre ma sébile de mendiant, faire le tour des partenaires et leur dire « à votre bon c½ur » pour pouvoir fonctionner. Des villes comme les nôtres ne sont pas ­officiellement sous tutelle, mais elles le sont de fait par leurs financements. Ce que souhaitent les maires de banlieues, de droite comme de gauche, c'est de disposer de moyens qui nous permettraient une réelle autonomie de gestion.
Au-delà, nous voulons pouvoir prévoir l'avenir : aucun dispositif de financement ne dure plus de trois ans : si nous voulons modifier en profondeur l'urbanisation et la ­sociologie de nos villes, il faut voir bien au-delà.


Quel regard portez-vous sur la génération des jeunes dans les quartiers ?

Je réfute totalement l'expression de ­génération perdue. À Villiers-le-Bel, 40 % de la population a moins de 25 ans. C'est énorme. Cela veut dire ­davantage de service public, mais n'oublions pas que c'est une richesse pour une société : elle doit être fière de cette jeunesse et savoir s'appuyer sur elle. Il y a des milliers de jeunes dans ma ville et je suis fier d'eux. On parle beaucoup de ceux qui ont des problèmes, mais il y en a aussi de nombreux qui sont brillants et on n'en fait pas autant de bruit. Dix jeunes passent en procès, toute la presse en parle ; nous avions deux jeunes athlètes présents aux JO de Pékin, qui en a parlé ?


Qu'en est-il des parents ? et des grands frères ?

Évidemment, il y a un manque d'investissement de la part de certaines famil­les. Oui, il y a des gamins qui sortent le soir à n'importe quelle heure sans rendre de compte. Je ne suis pas un père fouettard, mais c'est anormal. C'est un vrai problème auquel nous travaillons avec les professionnels, les associations et les communautés. Il faut travailler à la ­mobilisation autour de la parentalité.
Quant aux grands frères, eux-mêmes, aujourd'hui, ils ne souhaitent pas supporter une responsabilité qui n'est pas forcément la leur, celle de maintenir le tissu social. Mais nous avons aussi mené des actions intergénérationnelles, avec des lectures dans les écoles par des personnes en maison de retraites ou des retraités qui animaient des voyages de cyclotourisme avec des jeunes. Les ­résultats sont excellents. Bien sûr, il est plus facile de s'adresser à une jeune de 17 ans quand on a 25 ans que quand on a 55, mais dans une ville aussi jeune, il faut faire en sorte que toutes les générations se parlent.


Avez-vous des problèmes pour recruter les professionnels territoriaux dont votre ville à besoin ?

Les principaux problèmes de recrutements tiennent à l'argent. Villiers est une ville pauvre, avec davantage de ­besoins que dans d'autres villes : nous demandons autant si ce n'est plus qu'ailleurs aux agents qui viennent chez nous, mais avec une vigilance obligée sur la masse ­salariale. Nous avons le régime ­indem­nitaire d'une ville aux faibles ressources, et bien inférieur aux villes qui sont bien plus riches que nous. Je n'ai pas en revan­che de difficulté particulière à recruter sur un poste donné. Il reste difficile de trouver des maîtres ­nageurs ou des assis­tantes maternelles, mais c'est vrai dans toute la région parisienne.

Il reste que les habitants ont un réel ­besoin de davantage de service public et que j'ai besoin pour cela de fonctionnaires au-delà des horaires traditionnels de travail. Depuis des années, tous les gymnases de la ville sont ouverts en ­accès libre et gratuit de 18 à 22h : il me faut du personnel pour cela. Idem pour les équipes de médiateurs qui sortent à toute heure quand il y en a besoin. Ces services en plus génèrent des dépenses. Or, on a plus de facilité à avoir des aides pour reconstruire que pour fonctionner. Il est essentiel que les villes aient ­davantage de moyens de fonctionnement.


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