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Souffrance au travail : et si on s'en préoccupait ?

Article du numéro 366 - 01 octobre 2008

Cahier RH - Management

Épargnée la Territoriale ? Pas du tout. La souffrance au travail ne connaît pas la frontière public-privé et les maux qui en découlent frappent également les fonctionnaires. Une réalité dont les DRH doivent se saisir.

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Épargnée la Territoriale ? Pas du tout. La souffrance au travail ne connaît pas la frontière public-privé et les maux qui en découlent frappent également les fonctionnaires. Une réalité dont les DRH doivent se saisir.


La souffrance au travail n'est pas l'apanage des seules structures qui visent la performance économique. Chiffres à l'appui, les études démontrent que les agents territoriaux ne sont pas à l'abri de troubles psychosociaux (cf. Anne Duriez, Alerte à la souffrance, le mal être au travail, Balland, 2007).


Spécificités territoriales


Pourquoi, du reste, ­seraient-ils épargnés ? La plupart des causes de souffrance au travail sont en effet communes à tous les salariés : pressions, charge de travail, manque d'autonomie, isolement, conflits ­inter­personnels... De surcroît, la FPT a ses spécificités « pathogènes » : manque de reconnaissance de la part des usagers (accrue dans les activités en lien direct avec le public), des élus et de la hiérarchie, perspectives limitées d'évolution pour les catégories B et C, polyvalence nécessaire dans les petites collectivités, lien strict entre promotion et ancienneté... Source de démotivation, il y ­aurait là, en outre, l'origine d'un management dolosif : « le système de la carrière permet d'évoluer, mais la formation d'agent promu cadre intermédiaire ne suit pas toujours. Cela provoque des dégâts », soulignait ainsi Marie-Thérèse Blanc, médecin à la CA d'Angers, lors d'un colloque organisé par l'ENACT d'Angers en novembre 2007. L'obligation d'obéissance viendrait, elle, renforcer les phénomènes de harcèlement moral (il sévit à 52,4 % dans le public contre 45,7 % dans le privé, le CES) avec des conséquences aggravées, la stabilité de l'emploi conduisant les victimes à rester plus longtemps dans une situation destructrice.


Nouvelle norme, risque accru


À ces éléments structurels, s'ajoute l'évolution de modes de management empruntant de plus en plus au privé. Les contrôles rendus possibles par l'informatique, avec obligation de chiffres et de résultats (dans le secteur social en particulier), l'individualisation des ­rémunérations, les nouvelles organisations du travail... sont autant d'éléments de fragilisation potentielle. Le pilotage par l'aval, sous la pression du client ou de l'usager exigeant des ­réponses immédiates, est également mis en cause : « le travail n'est plus  prescrit par l'encadrant. Des normes de ­métiers disparaissent au profit de normes de marché, et les normes de qualité mettent dans l'incapacité de fournir un travail de qualité », relève ainsi Marie-Thérèse Blanc, en pointant que ce qui auparavant était traité collectivement, est ­aujourd'hui considéré comme des ­défaillances personnelles.


Nécessité d'agir


Ces risques psychosociaux ont un coût social, économique et humain élevé. Ils sont à l'origine de pathologies mentales (anxiété, dépressions...), de ­maladies et de somatisations. Pour les employeurs, ils signifient absentéisme, désorganisation, démotivation (selon le Baromètre Ipsos 2007, la motivation est en baisse pour 25 % des agents) et nuisent à la fidélisation et l'attractivité des talents. Ces éléments doivent conduire les DRH à mettre concrètement en place des solutions préventives. C'est d'ailleurs leur responsabilité (art. L.230-2 du Code du travail et loi de 2002 sur le harcèlement moral). La réponse à cette obligation passe par leur formation et celle des représentants syndicaux à l'identification des situations et la compréhension des processus de souffrance. Elle suppose également de se donner le temps et de croiser les regards. Car la prise en compte individuelle et collective de la souffrance peut-elle épargner une réflexion sur le sens et l'organisation du travail, comme y invite le psychodynamicien Jean-Marie Kneib ? Au moment où les équipes municipales s'installent, la question mérite d'être posée.


Souffrance au travail, de quoi parle-t-on ?

Jean-Marie Kneib
Docteur en Mathématiques, psychologue

 Pourquoi faut-il revenir à une discussion sur ce que sont le travail, sa valeur, sa centralité ?


Parler de souffrance au travail, c'est parler de souffrances qui proviennent de l'organisation du travail et cela ne peut se faire en passant sous silence que le travail a une réalité subjective et sociale. Pour nous, travailler c'est faire ce que les procédures ne savent ni exprimer ni même penser. C'est se débrouiller avec son corps, son intelligence, son affectivité, là où le réel met la science en échec. Cette réalité renvoie à la valeur du travail, ­laquelle n'est pas réductible à l'argent. Celui qui travaille attend une rétribution symbolique : la reconnaissance de l'utilité et de la qualité de son travail. Enfin, dire que le travail est central, c'est affirmer qu'il constitue l'armature de notre santé et de ce que nous sommes. Après avoir fait un travail, on n'est plus le même qu'avant, nos relations sociales en sont transformées, notre santé affectée, notre savoir-faire renforcé ou mis en doute.

Le terme de stress est-il adapté pour caractériser les situations de souffrance au travail ?


Lorsque j'attends l'entretien annuel d'évaluation, je ne suis pas stressé, je suis ­angoissé. Lorsque je risque d'être licencié, j'ai peur. Lorsque j'ai envie de finir ce travail, je suis fébrile, etc. Qualifier de stress ces ressentis, c'est appauvrir le langage et entraver la reconnaissance du travail. Le mot stress s'utilise aujourd'hui tant pour le cochon à l'abattoir que pour le sujet au travail, il écrase ce qui fait de nous des ­humains : notre subjectivité. C'est une conception pavlovienne qui, sans rapport avec le travail vécu, occulte des souffrances indues du travail. Cohérente avec les objectifs des « marchands du stress », elle nous impose un modèle quasi mécanique du comportement humain.

Quelles sont alors les pistes de prévention des risques psychosociaux ?


Par l'observation clinique des faits du travail : la psychodynamique caractérise le travail comme une « activité coordonnée déployée par les hommes et les femmes pour faire face à ce qui, dans une tâche utilitaire, ne peut être obtenu par la stricte exécution de l'organisation prescrite ». La prévention des risques psychosociaux ne peut donc s'articuler qu'à partir de chaque terme de cette définition qui souligne l'importance des collectifs de travail, du sens du travail et de la reconnaissance du travail vécu. Cette conception est éloignée de l'approche dominante actuelle qui accrédite l'idée que dans un monde soumis à la compétitivité, il y aurait les faibles et les autres. Les troubles psychosociaux relèveraient d'une inaptitude au travail et non pas d'une friction entre le travail vécu et la façon dont on prétend nous faire travailler.


Agenda

La souffrance au travail est au programme de la rencontre organisée par la Mutuelle nationale des fonctionnaires des collectivités territoriales (MNFCT), dans le cadre des « Mardis Territoriaux » : mardi 14 octobre 2008 à Calais et mardi 25 novembre à Montpellier.


Contact : Brigitte Haerrig,
Tél. : 01 41 93 49 54.


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