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Regarder l'illettrisme en face dans la fonction publique

Article du numéro 69 - 29 février 2008

Articles d'actualité

Aborder la question de l'illettrisme dans un contexte professionnel n'est pas chose facile, ni pour la personne en difficulté, ni pour celle qui l'encadre. Si un grand nombre de responsables ont longtemps cru que la fonction publique n'était pas concernée par l'illettrisme, la première enquête d'envergure menée sur le sujet en 2005 a montré le contraire.

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Aborder la question de l’illettrisme dans un contexte professionnel n’est pas chose facile, ni pour la personne en difficulté, ni pour celle qui l’encadre. Si un grand nombre de responsables ont longtemps cru que la fonction publique n’était pas concernée par l’illettrisme, la première enquête d’envergure menée sur le sujet en 2005 a montré le contraire.


8 % des employés ouvriers et professions intermédiaires qui travaillent dans la fonction publique sont en situation d’illettrisme. Ils présentent de graves ou de fortes difficultés dans les trois domaines fondamentaux de l’écrit, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas une maîtrise suffisante de la lecture, de l’écriture et du calcul, base pour être autonomes dans les situations simples de la vie courante. Ces chiffres sont issus de la première enquête nationale qualitative menée sur le sujet 1. Auparavant « c’était un problème que l’on préférait toujours voir chez les autres, tant le fait de savoir lire et écrire semble naturel pour ceux chez qui c’est un acquis » explique Marie-Thérèse Geffroy, directrice de l’ANLCI (Agence nationale de lutte contre l’illettrisme). Disposer de données nationales ne suffit pas pour autant à faire avancer la question au sein de chaque administration ou collectivité. D’après une enquête menée en 2005-2006, par le CNFPT (centre national de la fonction publique territoriale) auprès de 900 collectivités, 60% d’entre elles déclaraient n’avoir identifié aucune personne en situation d’illettrisme, ni parmi leurs agents ni chez les usagers. « Plus que du déni, c’est la difficulté à identifier les besoins et à poser un diagnostic qui est le premier frein» pour Françoise Gautier-Etie, chargée de mission sur l’illettrisme au CNFPT.


Logique de professionnalisation

« Quand on s’adresse à des personnes illettrées, qui ont été scolarisées en France, la grande majorité a le souci de cacher ses difficultés », indique Hervé Fernandez, secrétaire général de l’ANLCI. « En raison des situations d’échec qu’ils ont vécues, la plupart se pensent dans l’incapacité d’appren - dre, et ne sont pas volontaires de prime abord pour participer à une action de formation». Les actions de lutte contre l’illettrisme qui réussissent, poursuit-il, « sont celles qui inscrivent la remise à niveau dans une logique de professionnalisation des agents».

« C’est en remarquant que des agents échouaient systématiquement aux tests pour entrer en formation d’aides-soignants, que certains cadres se sont rendus compte il y a plus de dix ans qu’il y avait des personnes en situation d’illettrisme dans leur équipe» explique Marie-Jeanne Renaut, directrice de l’Institut de formation en soins infirmiers (IFSI) du Kremlin-Bicêtre et chargée de piloter les actions de lutte contre l’illettrisme au sein de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP). Désormais, lorsqu’un cadre de l’AP-HP repère des difficultés chez un agent, il propose à ce dernier un premier contact avec le service de formation continue de l’établissement en vue de passer un test de positionnement.


S'appuyer sur les compétences existantes

Une autre clé d’entrée est de sensibiliser le personnel en se recentrant sur la préoccupation et les objectifs de la structure dans laquelle il travaille, comme par exemple la sécurité des usagers accueillis ou les relations à entretenir avec les partenaires… Lire des consignes de sécurité ou être capable de transmettre un message complexe est une compétence souvent requise.

« L’apprentissage des savoirs de base ne doit pas être proposé de manière frontale comme un acte de solidarité, souligne Hervé Fernandez, proposition qui pourrait être mal interprétée, mais dans une logique de développement des compétences, en partant de l’exercice actuel du métier et de ce que la personne sait déjà faire». Les formateurs spécialisés dans la lutte de l’illettrisme « ancrent les apprentissages dans le quotidien de la personne et notamment dans son environnement de travail » précise-t-il. « Prendre le risque de réapprendre est difficile et les agents ont besoin d’être mis en confiance», insiste Marie- Thérèse Geffroy. « L’erreur est d’appréhender ces personnes en fonction de tout ce qu’elles ne savent pas, plutôt qu’à partir de tout ce qu’elles savent faire malgré le fait qu’elles ne savent pas ou mal lire».

La réussite des actions passe également par une ingénierie de formation qui associe étroitement le formateur et l’employeur, et plus particulièrement le manager direct de la personne. Si les avantages retirés par les personnes formées ont des retombées positives pour l’entourage : la personne devient plus autonome au travail, elle accepte mieux les changements, elle est plus à l’aise à titre personnel pour le suivi de la scolarité de ses enfants. Ce changement peut aussi avoir des conséquences auxquelles le manager ne s’attendait pas. « Les personnes ne sont pas les mêmes après la formation, indique Hervé Fernandez, elles ont une vision plus claire de leur rôle et de celui des autres. Si elles peuvent émettre des propositions et prendre la parole plus aisément, cela peut être parfois mal accueilli par l’encadrement si ce dernier n’est pas préparé à cette évolution au sein de son équipe».

À l’AP-HP, où la lutte contre l’illettrisme est inscrite parmi les orientations stratégiques, 50 à 60 agents suivent chaque année depuis 1998 une formation pour se réapproprier les savoirs de base en mathématiques et en français.

La formation de cinquante-deux jours, réalisée sur le temps de travail de l’agent, se déroule à raison d’un jour par semaine sur dix-huit mois. Des groupes de six à douze personnes se retrouvent à l’IFSI du Kremlin-Bicêtre où intervient un organisme de formation spécialisé. « Comme les agents exercent des fonctions différentes, la formation n’est pas basée sur le poste de travail mais sur des supports professionnels communs à l’en sem ble des stagiaires » explique Marie-Jeanne Renaut.

À l’issue de la formation, 58 % des personnes intègrent une mise à niveau en vue de préparer le concours d’aide-soignant et 13 % réussissent directement les tests pour accéder à cette préparation.


Partenariat national entre le CNFPT et l'ANLCI

La lutte contre l’illettrisme est également menée depuis les années quatre-vingt-dix dans la fonction publique territoriale avec des formations en intercollectivité qui fonctionnent depuis dix ans dans trois délégations régionales et des formations en intra montées avec le CNFPT il y a quinze ans. Avec l’accord signé le 2 décembre 2004 entre le CNFPT et l’ANLCI, la fonction publique territoriale a élargi le champ des actions menées et le nombre de bénéficiaires.

Des formations actions sont suivies par les DRH ou les cadres des collectivités locales sous la forme de journées d’information ou de rencontres pour « comprendre les difficultés liées à l’illettrisme que peuvent rencontrer les agents et s’intéresser à la nécessité de poser le bon diagnostic », explique Françoise Gautier-Etie. Des formations en intercollectivités, jusqu’à 40 jours, sont proposées aux agents volontaires pour consolider leurs savoirs fondamentaux. Le CNFPT travaille par ailleurs avec l’ANLCI, « à la rédaction d’un argumentaire à destination des élus ainsi qu’à la réalisation d’un outil de positionnement accessible sur internet pour l’encadrement ». Depuis 2005, 1 900 agents ont été formés chaque année et les formations qui s’adressent à des groupes de dix à quinze personnes « perdurent souvent là où elles sont créées » rappelle Françoise Gautier-Etie.

Le mouvement devrait s’amplifier puisque depuis 2007, « les actions de lutte contre l’illettrisme et pour l’apprentissage de la langue française » sont inscrites en toutes lettres dans la nouvelle typologie de la formation professionnelle tout au long de la vie des agents de la fonction publique territoriale (décret n° 2007- 1845 du 26 décembre 2007). « Ces actions faisaient déjà partie des actions de formation, conclut Françoise Gautier-Etie, mais leur mention spécifique attire ainsi davantage l’attention des employeurs sur la réalité du phénomène».


BARBARA PASQUIER


Concepts clés

Illettrisme : personnes qui ont été scolarisées en France mais qui n’ont pas acquis une maîtrise suffisante de la lecture, de l’écriture et des compétences de base pour être autonomes dans les situations simples de la vie courante. Il s’agit pour elles de renouer avec la culture de l’écrit par le biais de formations centrées sur les savoirs de base.

Analphabétisme : personnes qui n’ont jamais été scolarisées. Il s’agit pour elles d’entrer dans un premier apprentissage de la langue française.

Cours de « français langue étrangère » personnes qui viennent d’arriver ou qui vivent dans un pays dont elles ne parlent pas la langue. Il s’agit pour elles d’apprendre une autre langue que leur langue d’origine.

Source : à partir des définitions de l’ANLCI.


Missions et organisation de l'ANLCI

Missions
L’ANLCI éclaire les décideurs sur les actions à mener en matière de lutte contre l’illettrisme, accélère les échanges de bonnes pratiques entre les acteurs et agit pour que les actions de formations aux savoirs de base soient accessibles – facilement – au plus grand nombre. Un forum permanent des bonnes pratiques réunit près de 2 500 formateurs spécialisés en matière d’illettrisme qui échangent sur leurs outils et leurs approches. L’ANLCI propose également aux bénévoles des associations agissant contre l’illettrisme un guide pratique pour les aider à accompagner les personnes en difficulté face à l’écrit.

Organisation
Créé sous la forme d’un groupement d’intérêt public, le conseil d’administration réunit notamment les ministères, l’Association des régions de France, l’AFPA, l’ANPE, l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique), l’INJEP (Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire), des organismes paritaires de collecte agréés du secteur privé… De nombreux autres organismes et réseaux sont associés à la réflexion et aux actions menées tant au niveau national que local.

Équipe et réseaux
Douze permanents travaillent à plein-temps à Lyon et vingt-huit chargés de missions régionaux consacrent tout ou partie de leur temps à élaborer et mettre en oeuvre les plans régionaux de lutte contre l’illettrisme. Ces derniers sont des personnels de la DRTEFP, du SGAR, de l’inspection académique, du rectorat, ou de structures regroupant l’État et une région… Il existe par ailleurs 50 centres ressources illettrisme en France

Contact : 0 820 33 34 35 (n° Indigo)

Pour en savoir plus : www.anlci.gouv.fr


L'illettrisme en chiffres

9 % de la population adulte âgée de 18 à 65 ans ayant été scolarisés en France, vivant en métropole, sont en situation d’illettrisme, c’est-à-dire qu’ils ont des graves ou fortes difficultés dans les trois domaines fondamentaux de l’écrit.


Parmi les 3 100 000 personnes en situation d’illettrisme :
- 57 % sont dans l’emploi, 11 % sont au chômage, 14 % sont retraités, 10 % sont en formation ou en inactivité et 8 % sont au foyer ;

- 53 % ont plus de 45 ans ;

- 74 % utilisaient exclusivement le français à la maison à l’âge de 5 ans ;

- 49 % vivent dans des zones rurales ou faiblement peuplées et 10 % vivent dans les zones urbaines sensibles ;

- 5 % sont allocataires du RMI.


Dans la fonction publique :
- 8 % des employés, ouvriers et professions intermédiaires sont en situation d’illettrisme ;

- 20 % des ouvriers (ouvriers qualifiés de la manutention, du magasinage et du transport, chauffeurs…) sont en situation d’illettrisme ;

- 10 % des employés (employés civils et agents de service de la fonction publique, agents de surveillance…) sont en situation d’illettrisme ;

- 1 % des professions intermédiaires de la santé et du travail social, professions intermédiaires administratives de la fonction publique, techniciens, contremaîtres, agents de maîtrise (hors professeurs des écoles, instituteurs et professions assimilées) sont en situation d’illettrisme, mais avec des difficultés fortes (et non graves).

NB : La catégorie « ouvriers » est relativement faible numériquement parlant dans la fonction publique (excepté dans la fonction publique territoriale où elle est en revanche majoritaire). Les chiffres concernant cette catégorie sont des ordres de grandeur.


Méthodologie
L’enquête publiée en 2005 est la première qui ait utilisé un module de l’ANLCI permettant de recueillir des données aussi précises sur l’illettrisme dans la population française adulte. Auparavant, les enquêtes IVQ « Information et vie quotidienne » ne se basaient que sur du déclaratif. Les personnes en graves ou fortes difficultés sont considérées comme étant en situation d’illettrisme, alors que celles pour qui des difficultés existent, mais qui ne sont ni graves, ni fortes ne sont pas comptées.


Pourquoi former les agents aux savoirs de base ?

Le CNFPT a interrogé 900 collectivités sur l’illettrisme. Pour ces dernières, les enjeux de l’apprentissage des savoirs de base, sont les suivants :

- assurer la sécurité des agents et des usagers ;

- remplacer une partie des 500 000 agents qui vont partir à la retraite d’ici 2012 par une montée en compétences et une mobilité interne des agents moins qualifiés ;

- moderniser les services : évolution de nouveaux outils (NTIC), changement d’organisation…

- réduire les coûts : diminution du temps de l’encadrant qui doit accompagner ou se substituer à une personne ayant des difficultés avec l’écrit, limiter les dysfonctionnements et les risques d’accidents ;

- garantir une meilleure adaptation au poste et une évolution de carrière des agents en leur permettant notamment un réel accès à la formation ;

- aider les agents ayant des difficultés avec l’écrit à valider les acquis de l’expérience pour valoriser les compétences qu’elles possèdent déjà.


Source : à partir de l’enquête menée par le CNFPT en 2005-2006.


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